L’antiwokisme est aussi une idéologie

«Le discours antiwoke est tout aussi idéologique que la perspective woke qu’il entend fustiger et, à proprement parler, le déni est à l’antiwokisme ce que l’éveil est au wokisme», écrit l'auteur.
Photomontage: Le Devoir/iStock «Le discours antiwoke est tout aussi idéologique que la perspective woke qu’il entend fustiger et, à proprement parler, le déni est à l’antiwokisme ce que l’éveil est au wokisme», écrit l'auteur.

Comme l’indique l’onde de choc déclenchée par les cas récents de discrimination positive, l’avancement social des femmes, des Autochtones, des handicapés ou des groupes racisés se conjugue bien souvent avec la persistance d’un sentiment de persécution de l’homme blanc. Bien que l’application de quotas à respecter ou l’établissement de cibles à atteindre en matière de politiques d’embauche puisse poser problème, notamment en ce qui a trait à la composition locale et au poids démographique de minorités distinctes au sein des populations d’une région à l’autre, l’introduction d’un principe compensatoire en matière d’emploi ne saurait être comparée à l’implantation préméditée d’un dispositif d’exclusion des membres de la majorité.

Conformément à la logique du stigmate inversé, le progrès de la diversité irait nécessairement de pair avec l’accroissement concomitant d’un biais anti-Blanc, de la même façon que l’ascension professionnelle des femmes refléterait la montée fatale d’un sexisme à l’égard des hommes. L’adoption de mesures correctives inspirées de la discrimination positive, associée de près à la soi-disant idéologie woke, constituerait de telle sorte un jeu à somme nulle où la promotion sociale d’individus issus de groupes racisés équivaudrait nécessairement à une subversion proportionnelle du statu quo, jugé a priori juste, qui favorise néanmoins de manière disproportionnée l’accès aux postes les plus prestigieux sur le marché aux citoyens blancs.

Le discours « antiwoke », qui tend à confondre égalité théorique et égalité réelle, privilégie un modèle d’analyse qui répudie, d’une part, toute référence à l’histoire globale des inégalités et proscrit, d’autre part, tout renvoi à une variable autre que le potentiel individuel, de manière à brouiller l’analyse de la répartition inéquitable du pouvoir et des ressources matérielles. La prise en compte des disparités socioéconomiques qui perdurent requiert pourtant, au-delà du recours excessif au critère du « mérite » personnel, une lecture méticuleuse des obstacles structurels à l’élévation du niveau de vie, tels que les conditions matérielles d’existence, le revenu familial ou l’appartenance ethnique.

Nul besoin d’un recours à un prisme racial pour se livrer à une analyse des injustices sociales : les chiffres parlent d’eux-mêmes bien au-delà de toute référence épidermique. Par exemple, la sous-représentation statistique des peuples autochtones ou des communautés issues de l’immigration parmi les cadres supérieurs est tout à fait probante. N’en déplaise aux chantres de la droite identitaire qui ravalent les injustices sociales au rang de constructions idéologiques pour mieux discréditer les revendications d’égalité, il existe bel et bien un biais systémique qui joue en défaveur de certains segments de la population et, à ce titre, la simple constatation de faits ne saurait par elle-même être traitée d’idéologique.

Un mot flou

 

Plutôt qu’une vague de conscientisation collective, le « wokisme » correspondrait dans cette optique à un mouvement idéologique d’envergure,alors que l’« antiwokisme » ne serait, sinon que l’expression du gros bon sens, du moins que la marque d’une posture neutre. Or l’imprécision même du mot « woke » permet surtout de dénigrer à outrance la gauche dans son ensemble et d’entretenir le flou à la fois sur les discriminations et les privilèges sociaux. En ce sens, le discours antiwoke est tout aussi idéologique que la perspective woke qu’il entend fustiger et, à proprement parler, le déni est à l’antiwokisme ce que l’éveil est au wokisme.

Pour reprendre les mots du politologue Daniel Sabbagh, la discrimination positive consiste en un processus de désinstitutionnalisation de la frontière entre le groupe majoritaire et les groupes marginalisés, processus qui sous-tend un désir tangible de déstigmatisation des rapports sociaux. Woke ou non, le recours conceptuel à la dimension systémique de la reproduction sociale des iniquités que corrobore la durabilité à travers le temps du décalage statistique entre majorité et minorités désavantagées permet de saisir adéquatement le bien-fondé d’une justice redistributive qui ne se révélerait pas d’emblée comme une « discrimination à rebours » des citoyens blancs.

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