L’indifférence à la laideur

«Lorsqu’on observe ce qui est sorti de terre au cours des derniers mois pour la première phase du REM, n’ayons pas peur des mots: c’est une catastrophe architecturale, paysagère et esthétique sur plusieurs segments, allant de Brossard jusque dans l’ouest de Montréal», écrit l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir «Lorsqu’on observe ce qui est sorti de terre au cours des derniers mois pour la première phase du REM, n’ayons pas peur des mots: c’est une catastrophe architecturale, paysagère et esthétique sur plusieurs segments, allant de Brossard jusque dans l’ouest de Montréal», écrit l'auteur.

Nous sommes bons au Québec pour nous renouveler dans les laideurs urbaines. Lorsque ce n’est pas avec des power centers où se côtoient des mers de stationnement et des bâtiments en « carton », c’est avec des projets de transport majeurs comme le REM.

Lorsqu’on observe ce qui est sorti de terre au cours des derniers mois pour la première phase du REM, n’ayons pas peur des mots : c’est une catastrophe architecturale, paysagère et esthétique sur plusieurs segments, allant de Brossard jusque dans l’ouest de Montréal. Piliers de béton démesurés, orgie de caténaires, stations à l’architecture insipide… On aurait voulu faire pire qu’on aurait eu de la difficulté à y arriver.

Pour couronner le tout vient la réponse du promoteur, CDPQ Infra, pour justifier cette laideur. « Ce qui compte pour nous, c’est la fiabilité du service », dit-il, ajoutant au passage que « la phase 1 est en grande partie autoroutière ». Cette réponse insensée dénote une insensibilité flagrante faceà l’aménagement de notre territoire, comme si les paysages découlant des axes routiers n’avaient aucune valeur et pouvaient être défigurés sans gêne.

C’est encore plus révélateur de la vision de développement qui se cache derrière ce projet. Dans plusieurs pays européens, on parlerait avant tout d’un vaste chantier urbain qui inclut, en second plan, une composante « transport ». Ici, on a davantage l’impression que l’on construit une simple infrastructure, à laquelle on tente de greffer — non sans difficulté — un volet d’intégration urbaine qui vise à maquiller les inconvénients générés.

Cessons donc de penser nos projets urbains de manière cloisonnée avec une philosophie purement fonctionnelle. Chaque intervention s’inscrit dans un contexte, que ce soit un paysage naturel ou bâti. Il y a une responsabilité qui découle de ce privilège de bâtir et d’aménager le territoire, particulièrement lorsqu’il s’agit des gouvernements et de grandes organisations comme la Caisse de dépôt. Il y a un devoir d’exemplarité.

On ne peut plus se contenter de phrases creuses et de buzz words lors de conférences de presse, et le REM en est le parfait contre-exemple. Le président de CDPQ Infra, Jean-Marc Arbaud, m’avait affirmé en 2016 dans le journal Métro que « la Caisse [était] très sensible à ce que [la première phase du REM] soit une réussite sur le plan architectural ». Avec le recul et le chantier qui progresse, cette affirmation fait drôlement sourciller cinq ans plus tard…

Dans ce contexte, on comprend pourquoi autant de citoyens et d’experts du milieu de l’aménagement expriment actuellement de nombreuses craintes pour la seconde phase du projet, le REM de l’Est. La Caisse de dépôt a beau répéter que le traitement architectural sera différent puisqu’on interviendra dans des milieux résidentiels, l’organisation reste en déficit de crédibilité lorsque l’on voit la catastrophe de l’Ouest.

Il y a d’ailleurs plusieurs leçons à tirer de cette première phase, de l’absence de transparence du processus jusqu’au déficit d’intérêt du promoteur face aux conséquences de son intervention sur le cadre bâti. La réussite d’un projet ne doit pas reposer que sur la « qualité du service », mais sur un ensemble de critères, dont la qualité architecturale, le respect des paysages, la valorisation de notre patrimoine, ainsi que l’appréciation du public. Pas certain que le REM de l’Ouest remplisse ces critères pour en faire une grande fierté québécoise…

À voir en vidéo