DPJ: le paquebot à la dérive

«Le fond du baril a été atteint. On peut toujours creuser plus profond. J’ai peur pour la suite des choses», écrit l'auteur.
Photo: iStock «Le fond du baril a été atteint. On peut toujours creuser plus profond. J’ai peur pour la suite des choses», écrit l'auteur.

Une mère est en pleurs parce qu’elle se retrouve dans une coparentalité difficile. La rencontre dure 90 minutes, elle en avait long à dire. Moi, c’est tout le temps que je peux lui offrir et j’ai largement dépassé le temps que j’avais.

Je termine la rencontre en lui disant que je suis désolé, la mère comprend et je quitte sèchement les lieux, j’ai une urgence à gérer pour un appel de garde. Cette semaine, deux collègues sont tombés en arrêt de travail pour une durée indéterminée. On compense tous afin de ne pas en échapper une.

La même mère, le mois précédent, m’a contacté : « Je ne veux pas te déranger, dit-elle, mais je suis inquiète pour la sécurité de mon enfant. » Je dois diriger la discussion, je précise la nature de ses inquiétudes ; je n’ai pas le temps pour les détails superflus et je ne peux pas me permettre de raccrocher abruptement. La mère sait que je suis indisponible.

Je termine l’appel après dix minutes. C’est le maximum que j’estimais pouvoir lui offrir. D’ailleurs, je suis au tribunal pour une situation d’urgence ; un enfant est exposé à de la violence conjugale dont le parent nie l’existence.

Votre appel est important… Je ne me rappelais pas travailler pour un centre d’appels ? Et souvent, je fais quoi ? Je traite une urgence et une autre survient, je traite la suivante. Il y a mille et un exemples. Mais c’est le rythme de travail habituel, « pis, habitue-toé vite ».

J’aimerais mettre mes notes à jour et ne pas garder en tête l’ensemble des interventions faites ce mois-ci. J’aimerais bien les écrire à l’endroit prévu à cette fin, là où aucune mémoire ne fait défaut. Mais je suis débordé. Je ne voudrais pas en échapper une.

Il y a quelque chose qui cloche. Assurément, ce rythme est malsain. Hier, je prévoyais mettre mes notes à jour, mais j’ai dû retirer d’urgence un enfant dont la mère avait fait une rechute. Manifestement, mes notes cliniques vont attendre.

Par chance, ma cheffe d’équipe trouve toujours un moment pour répondre à mes questions. Elle n’a toutefois pas le luxe de perdre son temps. Ce n’est un secret pour personne, elle fait souvent des heures non payées. Elle est ce rempart dont mes collègues et moi avons besoin dans cette course folle pour s’assurer de la protection des plus vulnérables.

Elle exerce son métier avec passion et elle ne s’est jamais plainte d’être constamment sur le bouton urgence. Est-ce qu’elle est débordée ? Je n’ai même pas le temps de me poser la question. Oh, j’ai une urgence qui nécessite son avis. Quoi, elle répond à mes textos même la fin de semaine ? Eh oui, c’est ça, la vie d’une cheffe d’équipe, précise-t-elle.

Temps plein

Depuis le 1er août 2021, le gouvernement nous encourage à travailler à temps plein. Sûrement une tentative floue pour gérer un paquebot à la dérive.

Oui, nous recevrons un montant de 1000 $ ce mois-ci si nous avons été présents à notre emploi à temps complet. Oui, c’est injuste envers mes collègues qui travaillent dans les autres services psychosociaux de l’État.

Dites-vous toutefois qu’une grande partie des gens qui sont présents à ces départements proviennent de la DPJ. Les gens fuient la DPJ, qui est incapable de retenir ses employés.

À travers le Québec, il y a 4000 enfants qui sont en attente d’une rencontre avec la DPJ. Du jamais vu. Le chiffre n’est pas exagéré et il fait référence à 4000 nouveaux signalements qu’il faut évaluer rapidement.

À titre d’exemple, c’est une fillette qu’un professionnel n’a pas encore rencontrée ou un adolescent martyrisé que l’on n’a pas encore pu voir. C’est brutal, mais c’est la réalité. Quelqu’un est sûrement déconnecté quelque part, il faut croire.

Quel est le plan de match ? On fait quoi dans tout cela ? Je n’ai pas les réponses. J’en aurai, mais je mets beaucoup d’énergie à ne pas me sentir envahi par mon travail. Dans mon temps libre, c’est nécessaire de penser à autre chose.

Je sais que je n’aurai pas toujours l’énergie pour faire ce travail que j’aime énormément. D’ailleurs, en un an, la moitié de mes collègues ont quitté la DPJ. Le bruit court que l’on est en manque de personnel. Sans blague ! On ne rigole pas avec les enfants. C’est pourtant ce qui se passe, et parfois j’ai honte.

J’ai honte et je me sens coupable parce qu’à l’occasion, c’est plus simple de nier l’existence d’un problème. Je me dis que je suis sacrément chanceux de m’en être rendu compte à temps. J’aimerais connaître l’avis de l’État sur cette question. Ça fait longtemps que j’ai arrêté d’y croire ; les miracles, ça n’existe pas.

Monsieur le Premier Ministre François Legault, sachez que le fond du baril a été atteint. On peut toujours creuser plus profond. J’ai peur pour la suite des choses.

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