«Accueillez vos Canadiens…» en anglais

Durant les séries, l'hymne national du Canada a été chanté en français et s'est terminé en anglais. Mais selon l'auteur, un hymne national qui se termine en anglais au Québec, c’est le summum de l’aliénation.
Photo: Gerry Broome Associated Press Durant les séries, l'hymne national du Canada a été chanté en français et s'est terminé en anglais. Mais selon l'auteur, un hymne national qui se termine en anglais au Québec, c’est le summum de l’aliénation.

Voilà, les « séries » sont terminées. Après les avoir suivies assidûment, il ne me reste maintenant qu’à supporter la honte qui m’a tenaillée durant plusieurs semaines. Je la chassais comme je pouvais, mais je savais bien que le rendez-vous devait avoir lieu.

Le journaliste de sport Martin Leclerc, à la suite d’un incident violent qui a marqué lesdites séries, a parlé de la « Ligue nationale de la haine ». J’en rajoute : la LNH est aussi celle de la honte. J’ai honte de cette ligue, mais j’ai aussi honte de m’être fait prendre par cet engouement. Non, pas honte de la performance de « nos Canadiens », mais honte de la violence qui afflige ce sport dit national. Non, pas de la violence physique (en fait oui, mais c’est autre chose) : honte de la violence faite contre le français. Chaque fois que j’entends cette violence, je la ressens comme un double échec, un coup dans le dos.

Cette violence commence avec le Ô Canada, mépris envers le Bas-Canada. Marc Hervieux l’a chanté en terminant in English, comme le veut la « loi » de la LNH. Il a reçu plusieurs commentaires d’auditeurs déplorant que ce ne soit pas l’inverse, c’est-à-dire que la finale soit en français. À l’émission de Pierre Brassard, il a consolé ses commettants en chantant la fin en français.

Un hymne national qui se termine en anglais au Québec, c’est le summum de l’aliénation. C’est le moment où la foule s’écrie, s’exclame, espère le triomphe. Et elle le fait dans une langue qui n’est pas la sienne. Quand on n’est plus capable d’exulter dans sa propre langue, l’avenir est sombre, et triste.

Ce n’est pas tout. Puisqu’il s’agit de jouir en anglais, arrive avant la mise au jeu initiale cet infâme « Are you readyyyyyy… ! » Cette voix dégoulinante de mâlitude applique la couche de finition sur l’impossibilité de se réjouir en français ; je dois être readyyyyyy, ou je ne serai rien.

Que dire aussi de la musique en anglais durant les pauses ? Plusieurs déplorent depuis des années cette présence disproportionnée ; mais, au pays de Québec, rien ne doit changer… Maria Chapdelaine a durement fixé notre destin. Quand, lors de la victoire du Canadien le 24 juin, l’on entendit Gens du pays, j’en fus infiniment triste. On me donnait mon bonbon, et j’étais censé me réjouir. Je préférerais au contraire qu’on nous traite comme un « peuple normal », de cette même normalité que l’on retrouve au Canada anglais ou aux États-Unis. Mais non, un petit nanane…

Dans Le Devoir du 30 juin, Patrick Cigana plaidait la cause : on continue à s’identifier aux Canadiens en raison de leur passé, de toute la charge symbolique qui les accompagne. Cela est vrai. Mais l’envers de ce propos, c’est que nous acceptons une autre identification, celle d’être des aliénés linguistiques.

J’ai honte de cette ligue qui n’a aucun respect pour le français. Et je ne parle même pas des joueurs qui, avec des contrats sur plusieurs années, ne peuvent prononcer une phrase complète, ce qu’a naguère déploré un autre lecteur du Devoir. Au moins, cela les rendra admissibles pour être un jour gouverneur général…

Réjean Bergeron, dont j’apprécie toujours les interventions, a proposé une lecture philosophico-anthropologique éclairante de l’engouement pour le Canadien, toujours dans Le Devoir (2 juillet). J’ajouterai à ce propos que le « grand primate » (dixit Bergeron), tout empathique qu’il soit au succès de « son » équipe, souffre aussi de voir sa langue des singes ainsi méprisée.

Mais voici surtout où je veux en venir. On aura beau moderniser la loi 101, tant que des centaines de milliers de personnes iront triper chaque année en anglais au Centre Bell, il y aura quelque chose qui clochera, comme si le bastion de cette prétendue solidarité nationale échappait au simple bon sens : c’est en creux le sort du français qui se joue à chaque match. Ce que la loi 101 fait au compte-gouttes, la LNH le défait au centuple.

Je le répète : j’ai regardé tous les matchs, et ma langue est triste. Il faudra bien un jour que le CH arrive au XXIe siècle, toutes violences confondues rejetées comme de vieux habits troués. Ce n’est pas d’une expansion du nombre d’équipes que la LNH a besoin ; c’est d’une expansion de sa vision du Québec.

Messieurs des « communications hockey » du Canadien, avez-vous quelque chose à dire à ce propos ?

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