Un mot, son histoire et la liberté d’enseignement

«Nous nous devons de condamner avec vigueur les cyberintimidations et les menaces à l’intégrité psychologique ou physique de la professeure Verushka Lieutenant-Duval», écrit l'auteur.
Photo: Wikimedia Commons CC «Nous nous devons de condamner avec vigueur les cyberintimidations et les menaces à l’intégrité psychologique ou physique de la professeure Verushka Lieutenant-Duval», écrit l'auteur.

Le débat portant sur ce qu’on peut appeler désormais « l’affaire » Verushka Lieutenant-Duval met en jeu la liberté de l’enseignement de la professeure suspendue par la direction de l’Université d’Ottawa pour avoir employé le mot en n dans le cadre de son enseignement, d’une part, et la réaction défavorable d’une étudiante d’autre part. C’est l’utilisation drue du mot en n qui, très probablement, a fait naître la polémique, sinon le grand débat actuel. Une situation qui nous force à donner le sens que revêt ce mot en le nommant.

Il est entendu que dans les sociétés démocratiques, l’université est un lieu de haut savoir où la liberté de l’enseignement est garantie et sa remise en cause doit être combattue sans cesse afin qu’un tel privilège collectif soit jalousement préservé. Dès lors, nous nous devons de condamner avec vigueur les cyberintimidations et les menaces à l’intégrité psychologique ou physique de la professeure Verushka Lieutenant-Duval.

Dans la controverse actuelle, presque toutes les interventions ont essentiellement porté sur la liberté de l’enseignement menacée par les directions de nos universités et certains étudiants « militants » ; le « clientélisme » et la « technocratie » des universités, où les étudiants sont devenus des « clients-acheteurs » de « marchandises » dont ils ont besoin. Mais on ne demande pas pourquoi ces « militants » ont utilisé leur liberté pour exprimer leur désaveu de l’utilisation du mot en n.

Tout se passe comme si ces étudiants n’avaient ni la liberté ni le droit de donner leur avis défavorable à l’emploi du mot en n. On peut sans doute comprendre leur réaction par le fait que le mot nègre possède une histoire lourdement chargée, aussi bien en français qu’en anglais. C’est un substantif dont les morphèmes sont l’oppression et le mépris absolu subis par les peuples noirs : la discrimination, la ségrégation, l’exclusion profonde et « chosifiante », bref l’esclavage et la colonisation. Ces expressions péjoratives qui en découlent sont restées déshumanisantes d’hier à aujourd’hui et peut-être même demain : « plan de nègre », « travailler comme un nègre », « tête-de-nègre », « parler petit-nègre », etc.

Mais, bien entendu, le mot « nègre est aussi synonyme de résistance continue, de lutte opiniâtre pour la liberté et l’indomptable espérance » (Le discours sur la négritude, Conférence hémisphérique, 26 février 1987). Pour les personnes qui, dans ce débat, justifient l’emploi du mot nègre en citant Senghor, je rappelle que le poète, le grammairien, le chantre de la négritude, l’académicien lui-même a été vertement critiqué par les intellectuels africains lorsqu’il avait dit que « la raison est hellène, l’émotion est nègre ».

Blessure collective

Dans chaque peuple, chaque communauté humaine, il y a un mot ou des mots qui ont une histoire chargée de blessures collectives de telle sorte qu’il est très difficile d’en faire la réappropriation pour affirmer son identité. Dans ce cas, toute comparaison à un autre mot peut être inappropriée. C’est pourquoi il faut comparer les choses qui sont comparables. Dans le cas qui nous intéresse ici, je dirais que le mot queer s’applique à la communauté LGBTQ sans distinction de race, de genre. Cependant, le mot nègre désigne une race, en l’occurrence la race noire, un substantif dont les morphèmes énumérés sont encore d’actualité.

Demander à la famille du jeune Jamaïcain Anthony Griffin, 19 ans, tué à Montréal le 11 novembre 1987 d’une balle au front par l’agent Alan Gosset ou à celle d’Alain Magloire, un Haïtien de 41 ans décédé à Montréal le 3 février 2013 de quatre coups de feu tirés par un groupe de sept policiers du SPVM, demander à ces familles de se réapproprier le mot nègre pour faire le deuil de leurs fils peut être un pari hautement hasardeux. […]

Comment voulez-vous que de grands joueurs comme Thierry Henry et Lilian Thuram (soccer), PK Subban (hockey) et des athlètes médaillés d’or comme Bruny Surin et Usain Bolt (course) se réapproprient le mot nègre lorsque des spectateurs leur lancent des bananes ou qu’on les traite encore de sales nègres ? Au total, le mot nègre a ses raisons que la raison ne connaît pas. Qui de nous, professeurs, demanderait, au nom de la liberté pédagogique, à nos étudiants de se réapproprier l’expression « Speak White » pour affirmer leur « québécité » ?

Dans le domaine axiologique il s’opère une évolution des valeurs qui s’exprime par une demande sociale de plus en plus grande pour le respect de la dignité humaine. Pendant longtemps, nos universités n’étaient pas dotées de comités d’éthique de la recherche. Mais depuis les années 1990, ces comités sont mis sur pied pour baliser la liberté de l’enseignement de faire la recherche afin de protéger le sujet humain. Peut-être que le moment est venu pour que nos universités se dotent aussi de comités d’éthique de l’enseignement pour baliser la liberté pédagogique. […]

23 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 28 octobre 2020 07 h 10

    Excellent point de vue. En effet on ne va pas dire à des maghrebins qu’ils sont des bicots, des crouilles, des ratons etc...nous avons beaucoup de travail. Merci pour le partage de votre si précise réflexion. Il faut penser et agir autrement en ce troisième millénaire en pleine constitution de sa culture à créer et définir parce que notre monde est different de delui du 20ieme siècle. En tout cas c’est passionnant de voir une culture émerger ainsi.

    • Nadia Alexan - Abonnée 28 octobre 2020 10 h 38

      Le militantisme des étudiants est mal placé. La professeure n'a pas utilisé le mot "n" pour dénigrer les étudiants. Elle a utilisé le mot dans un cadre d'explication historique et philosophique. C'est complètement différent de l'utilisation de ce mot comme une insulte.
      Il faut faire la part des choses. L'on n’utilise pas l'interdiction des mots parce qu'ils sont chargés d'émotion. Au contraire, les juifs se sont approprié du mot "Shoah" comme un devoir de mémoire de la barbarie. Les Allemands imposent l'enseignement de leur histoire nazie sordide pour que l'on ne le répète jamais. Le bannissement des mots n'aide pas la cause de plaignants.

    • Christian Roy - Abonné 28 octobre 2020 18 h 14

      Je suis d'accord avec vous M. Montoya, comme le précise Yao Assogba: le mot-arme "est un substantif dont les morphèmes sont l’oppression et le mépris absolu subis par les peuples noirs : la discrimination, la ségrégation, l’exclusion profonde et « chosifiante », bref l’esclavage et la colonisation." Son poids historique est extrêmement lourd et beaucoup de nos contemporains en subissent encore les effets. "L'affaire Verushka Lieutenant-Duval" a le mérite de mettre en lumière cet état de fait et de nous permettre, espérons-le, d'être plus sensible à la cause des humains soumis à l'exploitation et à la haine.

      Cesser volontairement d'utiliser le mot-arme en ayant recours à d'autres signifiants peut être le symbole d'une résistance éthique. Pourquoi pas ? En mémoire des persécutés et en vue de bâtir un monde plus humain.

  • Cyril Dionne - Abonné 28 octobre 2020 07 h 16

    D’un Franco-Ontarien ou nègre blanc d’Amérique

    C’est en banalisant les mots comme « nègre » que ceux-ci perdront toute leur stigmatisation, un phénomène bien présent avec le mot « queer » et qui a fait ses preuves.

    Bon, ceci dit, oui la liberté académique, la liberté d’enseigner ou la liberté de penser (Devoir oblige) et de pouvoir l'exprimer tout en gardant cette liberté a posteriori doit être le combat incessant pour ceux qui veulent préserver la démocratie. Il n’y a pas de compromis dans la liberté des uns et pour tous. Et qui dit liberté, dit aussi égalité.

    « Ben » oui, les facultés de sciences sociales sont devenues des usines à diplôme où les étudiants sont transformés en des consommateurs subventionnés à la hauteur de plus de 90% au Québec. C’est un peu plus de 70% en Ontario ou à l’Université d’Ottawa. Il faut le dire, Mme Verushka Lieutenant-Duval enseignait un cours de l’histoire de l’art. Disons-le poliment, on ne coupe pas des atomes en deux. Curieusement, dans les cours de sciences pures et appliquées, les étudiants n’ont pas le temps de s’inventer des chimères aux accents de la culture du bannissement.

    Enfin, la discrimination, la ségrégation, l’exclusion profonde, l’esclavage envers les noirs au Canada et surtout au Québec n’a jamais existé. On peut parler de colonisation de la part des Anglo-Saxons, de leur traitement des autochtones à partir d’une loi raciste qui existe encore dans la "candian constitution", la Loi sur les Indiens et les prisons à ciel ouvert qui en découlent, mais pour tous les autres, cela n’a jamais existé.

    SVP, ne pas réduire la population québécoise à un groupe paramilitaire sous-éduqué et surpayé, la police. Le profilage fait par ce groupe qui en vient à une discrimination évidente ne vient pas des gens ordinaires, mais bien des privilégiés qui portent un badge et qui ne sont pas redevables à personne. Une réforme qui inclurait une formation universitaire comme minimum prérequis pour chaque membre risquerait de transformer nos paramilitaires invétérés.

  • Anne-Marie Allaire - Abonnée 28 octobre 2020 07 h 18

    Le mot

    Dans tout ce débat, un autre mot me dérange: race. Selon la science, seule la "race humaine" existe. En le niant, on contribue à perpétuer des différences physiques qui incluent tout un groupe. Si on parlait de culture, de classe, d'histoire, d'origine géographique, on serait peut-être plus proche de nommer nos différences et de trouver des solutions pour les règler.

    • Marc Therrien - Abonné 28 octobre 2020 12 h 04

      Admettons. Mais ensuite notre paradigme de pensée essentialiste, hérité entre autres d’Aristote, qui nous amène à vouloir découper, segmenter, catégoriser et hiérarchiser les éléments de la nature, nous conduirait probablement à parler alors d’espèces humaines pour les différencier.

      Marc Therrien

    • Cyril Dionne - Abonné 28 octobre 2020 14 h 20

      Ayoye M. Therrien. Est-ce que vous pourriez demeurer dans notre espace-temps au lieu de vous infiltrer continuellement dans une faille spatio-temporelle parce que cela fait plus de 2 342 années que notre cher Aristote n’est plus de ce monde? Savez-vous, cela fait près de 100 générations passées. SVP, nous rejoindre au 21e siècle, plus précisément en 2020. Vous savez, 80% de la population d’Athènes était composée d’esclaves. Cela représentait une proportion de quatre esclaves par homme libre et la plupart des esclaves avaient l’épiderme pâle. Notre cher philosophe avait beaucoup de temps libre.

  • François Poitras - Abonné 28 octobre 2020 08 h 09

    Le dés-ordre liberticide

    « Tout se passe comme si ces étudiants n’avaient ni la liberté ni le droit de donner leur avis défavorable à l’emploi du mot en n »

    Hier paraissait une lettre ouverte de sept professeurs de droit de l'université d'Ottawa dénonçant l'ostracisme dont ils sont victimes.
    Hier, sept professeurs décriaient être bâillonnés, intimidés, terrorisés, accusant l'université d’Ottawa de cautionner le terrorisme étudiant, preuve à l'appui.

    Subjectivisme réactionnaire, racisme vindicatif, délation inquisitrice, lynchage public, intimidation criminelle, déni de l’État de droit, capitulation : hier sept professeurs de droit ont sonné l'alarme face à l’obscurantisme et la violence qui l’accompagne.

  • Sylvain Deschênes - Abonné 28 octobre 2020 08 h 31

    frog

    Pas fort cette argumentation débridée qui pige un peu partout.

    En tout cas, le terme péjoratif pour les francos c'est "frog", habituellement précédé par "fucking", pas "Speak White".

    "Speak White", c'est se soumettre au language du dominant, comme le fait ici l'auteur.