Le fardeau de la preuve

«Les Aventures d'Huckleberry Finn», réalisé par Michael Curtis en 1960, donne vie aux personnages de Twain sous les traits de Tony Randall dans le rôle titre.
Photo: Everett Collection «Les Aventures d'Huckleberry Finn», réalisé par Michael Curtis en 1960, donne vie aux personnages de Twain sous les traits de Tony Randall dans le rôle titre.

Candide, de Voltaire. Bug-Jargal, de Victor Hugo. Les aventures de Huckleberry Finn, de Mark Twain. Une saison en enfer, d’Arthur Rimbaud. Cahier d’un retour au pays natal, d’Aimé Césaire. Gouverneurs de la rosée, de Jacques Roumain. La prochaine fois le feu, de James Baldwin. Speak White, de Michèle Lalonde. Beloved, de Toni Morrison. Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?, de Dany Laferrière.

J’ai envie de rayer toutes ces œuvres de mon corpus destiné aux quatre différents cours de la formation générale en littérature au collégial. Et la raison n’est pas la plus évidente : celle de la souffrance que pourraient provoquer certains passages lus à voix haute. Car je pourrais très bien m’accommoder de lire ces passages en censurant un mot, même si je m’évertue, session après session, à enseigner que c’est l’union du son et du sens, de la forme et du fond, qui révèle la puissance de la littérature. Je pourrais très bien faire cette concession par égard à la souffrance du peuple noir, souffrance à laquelle je suis sensible depuis mon plus jeune âge grâce, justement, au roman de Mark Twain et à son personnage d’esclave, Jim, que j’ai découvert à travers une adaptation télévisée. Cette histoire m’a ouvert les yeux sur ce crime dont aucun Blanc n’est innocent, l’esclavage, mais aussi sur la maltraitance envers les enfants, car on y dépeint le pèrebiologique d’Huckleberry Finn sous les traits d’un ivrogne violent.Jamais le mot ne m’a empêché de voir la chose, c’est-à-dire une histoire à propos d’un esclave qui se libère de sa servitude, à l’aide d’un enfant qui se libère de son passé.

Je ne mettrai pas ces œuvres au programme. Pas parce que je manque de courage et que je veux que ma classe soit un lieu sécuritaire et exempt d’affrontements, de discussions, de débats et d’échanges. Pas parce qu’une vision nouvelle des choses nous permet de réévaluer le sens de ces œuvres, leurs angles morts, et qu’elles expriment finalement quelque chose d’inacceptable. Pourquoi ne pas leur faire voir en quoi ces œuvres ont contribué à faire changer la société, comment cette lettre de James Baldwin à son neveu est une salve de vérité lancée à la face mensongère d’une société raciste jusque dans sa moelle : « Tu peux seulement être détruit par la croyance que tu es vraiment ce que le monde des Blancs appelle un nègre. Je te dis cela parce que je t’aime, et puisses-tu ne jamais l’oublier. »

Non, je ne mettrai plus ces œuvres au programme, parce que j’ai peur. Peur qu’on fasse porter le fardeau de la preuve d’une bien réelle chose, le racisme, à un mot. Et que, ce faisant, je devienne le point de mire d’une cabale incontrôlable que les réseaux sociaux amplifient, décuplent, et travestissent. Je sais que cette peur est absurde, qu’elle est injustifiée et qu’il suffit d’encadrer ces œuvres dans un discours bienveillant, mais si je ne peux pas lire à haute voix les œuvres que j’enseigne, dans leur intégralité, sans courir le risque qu’un écran de téléphone capte ma voix et mon image, qu’on trafique cette saisie incomplète du réel, et que ce mensonge devenu vrai prenne comme un feu de brousse dans les Internets, je vais m’abstenir. Je ne doute pas que ce mot soit une arme et qu’on ne me fasse pas confiance pour l’utiliser à bon escient. Je sais que je suis en position de pouvoir, du fait de la place que j’occupe dans cette institution. Je sais que je suis blanc, homme, cis, etc. Mais j’ai quand même le droit d’avoir la chienne. Et de me désoler de cette autocensure, même si c’est une souffrance bien maigre par rapport à celle de l’oppression quotidienne d’un racisme érigé en système.

Devant une plainte, que ce soit pour l’utilisation d’un mot ou d’une image controversée, on voit bien que les institutions laissent tomber les profs comme de vieilles chaussettes, parce que l’étudiant est un client et que le client est roi. Cette alliance entre la marchandisation de l’éducation et les luttes antiracistes me trouble profondément. Rien n’empêchera la haine de circuler, contrairement aux mots. Et je n’ai pas enviede me résigner à enseigner des œuvres lisses, qui n’offrent aucune prise sur le réel. Ultimement, en nettoyant la langue de ses pires mots, en débarrassant la littérature de ses scories, je pourrais dormir tranquille. Mais c’est en alerte que nous devrions toujours être, dans un état d’esprit qui ressemble à celui de Nas dans son chef-d’œuvre de 1994, Illmatic :« I never sleep, ‘cause sleep is the cousin of death. »

23 commentaires
  • Loraine King - Abonnée 26 octobre 2020 07 h 37

    "Parce que l'étudiant est un client...

    et que le client est roi" ? Ce serait plutôt que l'étudiant est roi. Avec toutes les grèves étudiantes qu'on a encouragées, pourquoi se surprendre que l'étudiant soit autre chose que roi? Ne les a-t-on pas encouragé à occuper la rue sans avertissement, et tant pis si cela retarde un ambulancier ?

  • Cyril Dionne - Abonné 26 octobre 2020 07 h 40

    Les dictateurs et les dictatures de la pensée aux accents de la culture du bannissement ne s’embêtent pas avec le fardeau de la preuve

    C’est incroyable. Certains illuminés sont prêts à déchirer leur chemise pour un mot, qui est une invention humaine à 100% et « une suite de sons ou de caractères graphiques formant une unité sémantique et pouvant être distingués par un séparateur, par exemple un blanc typographique à l'écrit ou une pause à l'oral (Wikipédia) », mais ferment les yeux sur les guerres, massacres, génocides partout sur la planète. Comme si on pouvait réparer le monde à de partir d’un contenu sémantique.

    L’esclavage est omniprésent dans toutes les religions et a été même encouragé au sein de ces dernières. Le concept de l’esclave n’est pas basé sur la couleur de l’épiderme. Il existe dans un rapport de force qui existe depuis que l’humain a foulé la Terre une fois qu’il a évolué des singes, nos ancêtres, à partir de mille et une mutations.

    Si on veut se débarrasser des concepts qui vont à l’encontre de la morale humaine, eh bien, c’est en les ridiculisant pour qu’ils deviennent des banalités. Nous l’avons bien fait avec succès pour les dogmes et la doctrine de l’église catholique. Pourquoi cela ne serait-il pas différent avec la soi-disant discrimination basée sur la couleur de l’épiderme? En fait, si pour devenir policier vous devriez faire des études et vous instruire, donc de pouvoir marcher et mâcher de la gomme en même temps, vous verreriez le profilage raciale devenir un lointain souvenir. Que voulez-vous? Avoir un groupe paramilitaire surpayé et sous-éduqué qui n’est redevable à personne tout en pensant sincèrement que la situation va s’améliorer, aussi bien attendre pour Godot. Il faut le répéter encore, cette soi-disant discrimination sociétale et non pas sytémique nous parvient seulement de ce groupe.

    Non, ne mettez aucun livre à l’index. Il faut l’enseigner, le dire et le répéter ce mot jusqu’à le tout devienne une absurdité et la saveur du mois passé parce que dans les faits, c’est bien de cela qu’il s’agit. Ah ! La peur d’être et donc de devenir.

    • Marc Therrien - Abonné 26 octobre 2020 17 h 14

      En tout cas, dans le temps que j’étais jeune adolescent dans les années 1970-1980, on ne pensait pas à pousser jusqu’à l’absurdité ce mot dont on pouvait ressentir toute la charge émotive quand on visionnait « Racines » de Alex Haley et on souffrait de compassion avec Kunta Kinte dans un cours d’histoire à l’école secondaire. Qu’est-ce qui a donc tant changé dans ce monde depuis cette époque?

      Marc Therrien

  • François Poitras - Abonné 26 octobre 2020 08 h 34

    Fin du dialogue

    Agité de folles mascarades indignées, embrumé de déferlantes haineuses, l’esprit critique se pétrifie.

    L'air du temps est à l'obscurantisme et à la violence des subjectivités.

    Le terrorisme de salon triomphe.

  • Peggy Davis - Abonné 26 octobre 2020 08 h 41

    Merci pour ce texte.

  • Françoise Labelle - Abonnée 26 octobre 2020 09 h 01

    Distraire de l'essentiel

    NAS est un rappeur new-yorkais des années 90 représentatif du style de la côte est (par opposition au style californien). On associe à ce style, à un moment de leur parcours, 50cents, Public Ennemy, Wu Tan Clan, Puff Daddy, Beastie Boys, Notorious BIG, Wyclef Jean, Jungle Brothers, MC Solaar du début, etc.

    Dans les années 90, le style attire des musiciens jazz comme Miles Davis (Doo-bop), Kenny Garrett, Guru, Brandford Marsalis (Buckshot LeFonque), le frère du virtuose classique et jazz Wynton Marsalis qui a une vision bien négative (j'ai évité noire!) de ce que le rap et le hip hop sont devenus.

    Marsalis: «La mythologie qui vous est donnée influence la façon dont vous pensez. On vous donne cette mythologie - tous ces films et émissions. Les Noirs commettent des crimes. Les Noirs s'appellent entre eux des nègres ou des salopes. Tout le monde vit dans des communautés infestées de drogue, tout le monde se shoote, ils n’ont aucun respect l'un pour l'autre et n’ont aucune intégrité. C'est juste de la mythologie. Si cette mythologie vous attire, alors c'est ça le «ever funky lowdown» (titre d’un de ses albums). Lowdown: lamentable.
    Pour Marsalis, le candidat à la présidence Kanye West n'est qu'un vendeur de gadgets.
    «Jazz musician Wynton Marsalis says rap and hip-hop are ‘more damaging than a statue of Robert E. Lee» wyntonmarsalis.org

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 26 octobre 2020 16 h 25

      Du lourd, ça. Merci.

    • Marc Therrien - Abonné 26 octobre 2020 17 h 24

      J’imagine que vous venez là de poser la limite de la « resignification subversive » que nous a présentée Konrad Yakabuski samedi dernier dans sa chronique « Le jeu des mots ». L’ordre établi du système capitaliste ne se laisse pas renverser si facilement.

      Marc Therrien