Il faut savoir raison garder

«Si des universitaires, futurs médecins et futurs avocats ne font pas la différence entre une analyse critique et une insulte, c’est à désespérer de l’éducation», écrit l'auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Si des universitaires, futurs médecins et futurs avocats ne font pas la différence entre une analyse critique et une insulte, c’est à désespérer de l’éducation», écrit l'auteur.

J’écoutais Anne-Marie Dussault interroger diverses personnes à propos du « mot qui commence par n ». J’écoutais Patrice Masbourian interviewer la professeure Verushka Lieutenant-Duval, présentée comme « la professeure qui a utilisé le “mot en n” ». Je me demandais ce qui était en train de nous arriver collectivement. Et je me demandais si, selon ce poème qu’Anthony Phelps avait écrit pendant les heures les plus sombres de la dictature de Duvalier, « il [était] venu le temps de se parler par signes ». Car qu’est-ce qui sépare l’utilisation répétée de ces tournures de phrase — « mot en n / mot qui commence par n » — de ce qu’elles évitent de nommer sinon une autocensure prudente par crainte légitime d’être vilipendé, désigné à la vindicte des réseaux sociaux, sans aucune possibilité de se racheter ? La professeure Lieutenant-Duval en sait quelque chose, elle dont le nom, l’adresse et le numéro de téléphone ont été rendus publics, ce qui n’est pas autre chose qu’un appel à la violence. Elle a avoué avoir peur. Qui n’aurait pas peur à sa place ?

J’écoutais tous ces arguments que l’on ressassait en faveur de la liberté d’enseignement, et cela sonnait faux à mes oreilles, car tout le monde sait qu’il n’y a pas de développement ou de diffusion du savoir sans cette liberté-là, et il me semblait qu’en mettant l’accent sur cela, qui ne faisait pas débat, l’on faisait bon marché de la liberté d’expression tout court, qui, comme toute liberté, doit s’arrêter, bien entendu, là où commence le droit des autres à la dignité.

En quoi l’emploi des mots « nègre » et « nigger » dans le contexte d’une discussion universitaire sur la réappropriation de ces insultes par ceux contre qui elles étaient dirigées à l’origine — ce qui a été une façon pour eux de changer le négatif en positif comme l’a fait le mouvement de la négritude — porte-t-il atteinte à la dignité de qui que ce soit ? Mais, au-delà du monde universitaire, en quoi l’emploi des mots « nègre » et « nigger » dans le contexte d’un débat public respectueux, comme devraient l’être tous les débats publics, constitue-t-il a priori une agression contre qui que ce soit ? Par quelle aberration en est-on venu à se faire dire, et presque à accepter, que ces mots-là ne devraient jamais être utilisés par des personnes autres que noires ? De quel droit ? Va-t-on dresser une liste de mots interdits pour chaque groupe et sous-groupe de notre société ?

Ma mère me répétait que c’est le ton qui fait la chanson. Si des universitaires, futurs médecins et futurs avocats ne font pas la différence entre une analyse critique et une insulte, c’est à désespérer de l’éducation.

Le racisme, quel qu’il soit, est une forme d’agression et d’injustice. Et l’injustice est l’affaire de tous. La violente injustice raciste dont a été victime Mme Joyce Echaquan est aussi mon affaire, même si je ne suis pas un Attikamek. L’immense émotion, au-delà des « races » et des pays, suscitée par l’horreur de l’assassinat en public de George Floyd a projeté comme une lueur d’espoir sur l’avenir de notre commune humanité. Mais des réactions de rejet de tout dialogue comme celles qui nous intéressent ici nous font reculer collectivement. Elles agissent à la manière d’éteignoirs en décourageant les meilleures volontés, et elles font reculer la cause que croient défendre ceux qui les suscitent. La professeure Lieutenant-Duval a offert à ses détracteurs de débattre de leur point de vue. S’ils l’avaient prise au mot, tout le monde en serait sorti grandi. Mais l’intolérance et l’intimidation ont prévalu, et l’Université d’Ottawa n’a pas su s’élever à la hauteur de la situation.

J’ai été profondément attristé d’entendre Mme Lieutenant-Duval se confondre en excuses encore et encore et dire : « Si j’avais su… » Entre-temps, l’injustice, dont le racisme systémique, ne chôme pas, et les racistes de tout poil doivent se frotter les mains. Ils savent, les racistes, qu’ils n’ont pas besoin du mot « nègre », de celui de « sauvage », ou de tout autre vocable généralement utilisé dans le dessein de causer du tort à autrui. Témoin ce professeur de dessin que j’ai eu à l’université, à Toulouse. J’étais un des rares Noirs dans la classe. Il m’appelait « Le Suédois »… quand j’avais le dos tourné. Un étudiant me l’avait rapporté en rigolant. Bien sûr, si l’on se fie à ce qui est évident, « Suédois » n’est pas « nègre ». Et pourtant. Tout est dans la manière. Tout est affaire de contexte et de ton.

19 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 23 octobre 2020 01 h 09

    L'on n'avance pas la justice sociale par la censure et l'intimidation.

    Exactement. «Tout est affaire de contexte et de ton». Vous avez raison, monsieur Jean-Marie Bourjolly. Il faut placer les mots dans leur contexte. Il ne faut jamais banaliser l'intolérance et l'intimidation au nom de la rectitude politique ou au nom de la justice sociale. L'on devrait favoriser le dialogue et l'échange dans une démocratie.

  • Jean Jacques Roy - Abonné 23 octobre 2020 05 h 07

    « Tout est dans la manière. Tout est affaire de contexte et de ton.« 

    Merci Monsieur Bourjolly.

  • Cyril Dionne - Abonné 23 octobre 2020 07 h 38

    Tout peut se dire; l'insulte réside dans la façon de le dire

    Ceux qui supportent la liberté d’expression partout ne sont pas en terrain sémantique glissant; pour les autres, oui. Mais la liberté d’expression n’inclut pas la diffamation, l’incitation à la haine et le « bullying » psychologique ou physique. Personne n’a le droit de porter atteinte à la personne en diffusant des informations personnelles qui sont, comme l’auteur nous dit, un appel à la violence. Mais où était donc toutes ces âmes bien nées lorsque des femmes accusaient des gens de façon anonyme en publiant leur nom, leur adresse ainsi que des accusations non-corroborées?

    Bien oui, il ne peut y avoir d’enseignement de la pensée critique sans une liberté universitaire. Si les gens s’autocensurent, c’est qu’ils adoptent déjà un schème de pensée qui va à l’encontre de leurs valeurs profondes. Et c’est la société qui en sort perdante.

    Bon, ceci dit, dresser une liste de mots interdits, on se penserait en Allemagne nazie ou bien dans l’enfer stalinien. L’usage répétitifs des mots à la fin deviennent banalisés et perdent tout leur signifiance dans leur contexte ethnocentrique où émane le racisme, qui est lui-même un concept douteux puisque les races n’existent pas en biologie. Lorsqu’on a commencé à banaliser les concepts invraisemblables de l’église catholique, celle-ci est devenue redondante et insignifiante.

    Et attention avant de sanctifier des situations lorsqu’on ne connaît pas tout le contexte. Le cas de Joyce Echaquan saute aux yeux parce qu’on a déjà porté au bûcher les soi-disant malfaiteurs sans attendre le rapport du coroner. Lorsque toute la lumière sera faite sur cette affaire, ceux qui ont déjà déchiré leur chemise, se feront très petits.

    Enfin, comme Franco-Ontarien, lorsque je m’exprimais en anglais, c’était le silence des criquets de la part de nos orangistes. Mais si par malheur, j’osais parler la langue de Vigneault, les insultes n’étaient pas loin. Et croyez-moi, les superlatifs comme « frog » ou « frenchie » venaient des gentils.

    • Marc Therrien - Abonné 23 octobre 2020 19 h 23

      Admettons que ce n’est pas le racisme qui a causé la mort de Joyce Echaquan. Je ne sais pas si votre émotion vous empêche de reconnaître que les propos dégradants que nous avons entendus sont tout le contraire d’un accompagnement et d’un soutien visant à assurer la dignité de la personne mourante.

      Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 23 octobre 2020 07 h 42

    Il faut savoir émotion transcender


    Il se peut tout simplement qu’il existe des personnes dont l’hypersensibilité les conduit à une susceptibilité exacerbée, embourbées pour ne pas dire « engluées » dans la concrétude de leur monde émotionnel immanent, qui n’aient tout simplement pas les facultés d’abstraction requises pour recevoir l’enseignement qui permettrait de les aider à transcender leur malheur.

    Marc Therrien

    • Françoise Labelle - Abonnée 23 octobre 2020 17 h 54

      Tout à fait d'accord, M.Dionne.
      Il est plus facile d'agir sur les mots que sur la réalité. C'est pour ça que les humains ont inventé le langage. Pour le meilleur et pour le pire.
      Je ne me prononce sur le cas de Mme Echaquan par ignorance.

    • Lola Thiffault - Abonnée 23 octobre 2020 19 h 02

      Que font ces personnes à l'université telle est la question.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 23 octobre 2020 08 h 43

    Et si le mot RESPECT était connu et reconnu à sa juste valeur?

    Ce mot, sans accent, qui s'écrit de la même façon en anglais ou en français a-t-il vraiment la même signification dans une langue ou l'autre? Il est primordial pour ce mot d'être à l'avant de tout autre. Au propre comme au figuré.Comme vous le dites si bien M. Bourjolly: "Tout est dans la manière...".