L’éternel retour du même

«En temps de crise, l’État canadien en profite pour asseoir encore plus sa souveraineté, parfaire davantage son entreprise de construction nationale et centraliser un peu plus les pouvoirs», écrit l'auteur.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne «En temps de crise, l’État canadien en profite pour asseoir encore plus sa souveraineté, parfaire davantage son entreprise de construction nationale et centraliser un peu plus les pouvoirs», écrit l'auteur.

Certains se demandent pourquoi Justin Trudeau a fait une adresse à la nation en plus du discours du Trône lu par la représentante de la reine, Julie Payette. La réponse est pourtant simple. En temps de crise, l’État canadien en profite pour asseoir encore plus sa souveraineté, parfaire davantage son entreprise de construction nationale et centraliser un peu plus les pouvoirs. L’idée de le faire intervenir en onde après le discours du Trône est peut-être venue à l’esprit des libéraux étant donné la mauvaise réputation grandissante de la gouverneure générale, mais il y a bien plus que cela.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’État canadien a invoqué la circonstance exceptionnelle de ce conflit pour élargir son champ de taxation, et n’est jamais revenu par la suite à la situation antérieure, créant ainsi un premier déséquilibre fiscal.

En 1980, face à un Québec affaibli par la réponse négative que l’on venait de s’infliger lors du premier référendum sur la souveraineté, l’État canadien en a profité pour rapatrier la Constitution et imposer une formule d’amendement qui rend impraticable toute réforme constitutionnelle.

En 1995, face à un Québec encore une fois affaibli par une deuxième défaite référendaire, l’État canadien a réduit les transferts aux provinces en matière d’éducation supérieure pour exercer un prétendu pouvoir fédéral de dépenser visant directement les étudiants, les chercheurs et les centres universitaires (bourses du millénaire, chaires du Canada, etc.), créant ainsi un gigantesque manque à gagner dans le budget de fonctionnement des universités.

Une ingérence injustifiée

Dans le contexte actuel, face à un Québec affaibli par une gestion irresponsable de son système de santé (préposés mal payés, infirmières surchargées engendrant un personnel en congé de maladie, réforme Barrette centralisant les pouvoirs avec bureaucratisation accrue) ayant conduit à plus de 5000 décès dans les établissements pour personnes âgées, l’État canadien veut en profiter pour envahir le secteur de la santé. L’armée et la Croix-Rouge n’offraient qu’une aide partielle et ponctuelle, mais voilà qu’on se sert de cette occasion pour s’ingérer à long terme dans un domaine qui est pourtant de compétence provinciale exclusive. L’État canadien se propose notamment d’imposer de nouvelles normes nationales pour les soins de longue durée, ainsi qu’un programme de services de garde pancanadien et un système d’assurance médicaments pancanadien.

Cet envahissement survient alors que la demande des provinces était au contraire que l’État rééquilibre un tant soit peu les transferts pour leur permettre d’améliorer le fonctionnement du réseau de la santé avec plus de personnel et de meilleurs salaires. Il fut un temps où l’État canadien contribuait à la hauteur de 50 % des dépenses en santé, alors que sa contribution est maintenant seulement de 22 %. Les provinces réclament un financement atteignant 35 %.

Si d’aventure le Québec choisit de s’opposer vigoureusement à cet envahissement, plusieurs journalistes et commentateurs feront remarquer que la population est indifférente à ces chicanes de compétences, laissant entendre par là que dans le contexte présent, la santé est le seul enjeu d’importance pour les citoyens.

Présumant que tous se diront cela, Trudeau a voulu profiter de la pandémie pour s’engager dans un bras de fer politique. L’État canadien veut s’accorder davantage de pouvoirs en matière de santé. Bien entendu, l’intelligentsia canadienne-anglaise ne lui en fera pas le reproche, et habituellement cette manœuvre politique fonctionne même au Québec. On ne critique pas l’ingérence d’Ottawa. On critique seulement la réaction québécoise.

Pour le moment, Trudeau fait la sourde oreille à la demande des provinces, affirmant qu’il ne veut pas leur signer un chèque en blanc. Il veut imposer des conditions à toute hausse de financement, comme si les provinces allaient se servir de cet argent à d’autres fins que la santé. Cet argument est absurde, car la gestion de la santé est de plus en plus difficile et les provinces souffrent d’un manque à gagner. Le fils Trudeau n’a par ailleurs pas l’habileté machiavélique de son père. Son gouvernement est en outre minoritaire et sa position se heurte non seulement aux provinces ainsi qu’aux partis d’opposition à la Chambre des communes, mais aussi à toute la classe politique québécoise. Trudeau devrait donc y penser à deux fois avant de jouer au matamore comme son papa.

6 commentaires
  • Robert Mainville - Abonné 30 septembre 2020 08 h 45

    Gestion de crise

    L'état central canadien a toujours appliqué à la lettre cette boutade attribuée à Winston Churchill : il ne faut jamais gaspiller une bonne crise.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 30 septembre 2020 09 h 20

    L'éternel retour se joue à deux...

    Parce que nous ne voulons pas collectivement quitter le bateau.

    Rien ne sert de chiâler et d'argumenter. On sait tout ce que vous dites.

    Il faudrait être un pays indépendant politiquement : pour avoir droit à planifier notre propre avenir, à apprendre de nos essais et de nos erreurs, bref, à être responsable de nous-mêmes.

    Mais ce n'est pas demain la veille, n'est-ce pas?

    • Claude Bariteau - Abonné 30 septembre 2020 19 h 42

      M. Marcoux, êtes-vous un spectateur ou un acteur qui entend être responsble ?

  • Nadia Alexan - Abonnée 30 septembre 2020 10 h 07

    Le service des soins de santé doit être public et universel.

    Le gouvernement fédéral a définitivement mal agi en coupant les transferts en santé de 50% à 22%.
    Par contre, la naissance du système de soins de santé exige qu'il soit universel et public. Des gouvernements consécutifs, notamment celui des libéraux provinciaux, de messieurs Couillard et Charest ont essayé de privatiser le système autant que possible. Au Québec, présentement 30% de nos soins de santé sont effectivement privatisés, contre la loi.
    Pire encore, les autres provinces n'ont pas ni un programme de services de garde publics ni un système d’assurance médicaments universelle comme le Québec.
    Donc, ce n'est pas une mauvaise chose que le gouvernement fédéral vient à la rescousse de ses citoyens avec ces programmes essentiels créés pour combler le vide provincial.

  • Claude Bariteau - Abonné 30 septembre 2020 10 h 42

    Excellent rappel.

    Par contre, le PM Trudeau-fils, comme son papa, entend jouer au matamore, au minimum en mots et promesses assuré qu’il d’un entourage à son service. Il jouera d’ici le printemps son va-tout en tirant les ficelles pour se maintenir en selle.

    Son père frappa un mur en 1981 avec son Programme énergétique national (PEN) lorsqu’il revient après sa défaite en 1979 à la suite du renversement du PM Clark à la tête d’un gouvernement minoritaire.

    Il composa avec les opposants de l’Alberta et de la Saskatchewan au PEN, mais aussi les PM de l’Ontario et de la Nouvelle-Écosse. Il parvint à une entente sur la répartition des revenus du pétrole, ce qui contribua à l’accord de neuf provinces pour le rapatriement et la modification de la constitution après la nuit des longs couteaux au cours de laquelle le Québec fut isolé alors que les provinces pétrolières s’y rallièrent avec la clause de dérogation.

    La chute des prix du pétrole mit fin au PEN et le PM Trudeau tira sa révérence. Son fils entend jouer un scénario analogue avec les programmes coûteux annoncés dans le discours du trône. Puis, à l’exemple de Mackenzie King, il s’estime en guerre contre la pandémie, demande aux Canadiens de serrer les rangs et entend recourir à la Banque centrale comme arme principale en haussant la dette en négligeant les hausses futures des taux d’intérêt.

    Pourquoi ce scénario ? La réponse, il l’a déjà donnée il y a cinq ans. Il entend terminer l’œuvre de son papa amorcé en 1982 en vue de créer un empire post-national d’ayants droit attitrés dans la constitution au sein duquel les provinces ne sont que ses relais régionaux pour assouvir les attentes des ayants droit et de leurs communautés respectives, l’exception étant les Premières Nations reconnues les seuls nations de cet empire.

    S’il échoue, ce qui vous présumez, il quittera la tête haute et le devoir accompli en laissant la place à M. Carney pour corriger les pots cassés.

  • Guy Ducharme - Abonné 30 septembre 2020 11 h 37

    L'indépendance comme seule solution

    Je ne sais pas quels nouveaux affronts seront nécessaires pour que les Québécois comprennent (de nouveau) que seule l'indépendance nous permettrait de gérer les affaires de l'État comme nous l'entendons. Ce n'est certainement pas le pseudo-nationalisme de Legault qui nous permettra d'y arriver. La CAQ ne fait que se buter à des refus d'Ottawa, et ça ne changera pas tant que nous ne déciderons pas, collectivement, de prendre notre destin en main.