Travailler en CHSLD, entre bonheur et tristesse

«Si les PAB sont patients, les résidents le sont encore plus», pense l'autrice.
Photo: Pascal Pochard-Casabianca Agence France-Presse «Si les PAB sont patients, les résidents le sont encore plus», pense l'autrice.

Je viens de réaliser mon dernier quart de travail comme assistante aux PAB (préposée aux bénéficiaires). Cette expérience m’aura marquée pour toujours. Je n’ose pas imaginer le nombre de litres d’eau que j’ai sués derrière ce masque, cette visière, cet uniforme trop lourd qui ne respire pas et les blouses épaisses qu’on enfilait il y a encore si peu longtemps.

Je me souviendrai toute ma vie des centaines de lavages imprégnant mes mains d’une odeur d’ammoniaque pour deux jours (et, si j’étais chanceuse, d’une légère fragrance de citron), des milliers de pas m’amenant d’une chambre à l’autre et d’un étage à l’autre (en prenant les escaliers, s’il vous plaît !), des fréquents tests de dépistage avec notre cher ami l’écouvillon qui ne manquait pas de me tirer une petite larme chaque fois, et du pénible retour à la maison au début de la nuit, après mon quart, où mon vélo semblait tout à coup si lourd à déplacer.

Malgré ces quelques traumatismes, de beaux moments, parfois loufoques, laisseront aussi leur marque dans ma mémoire, comme la première fois où j’ai rasé la barbe d’un homme, le cours de fauteuil roulant 101 dans le Quartier des spectacles qu’une résidente m’a gracieusement offert, la discussion avec une autre résidente après qu’elle m’eut demandé si j’aimerais être un homme… J’ai aussi été témoin de situations poignantes, comme ce jeune résident entré au CHSLD alors qu’il n’était qu’adolescent et destiné à y finir ses jours, ou encore cette résidente prise de pertes de mémoire me demandant pourquoi elle était en prison et m’annonçant chaque jour qu’elle partirait le lendemain.

« Es-tu là demain ? »

On m’a plusieurs fois demandé si j’allais faire la formation pour devenir PAB. Je me suis dit que certains voyaient peut-être en moi ce qu’il fallait pour bien prendre soin des gens et ça m’a fait chaud au cœur. Toutefois, la question la plus lourde d’émotions qui résonnera dans mon cœur longtemps demeurera « Es-tu là demain ? » Elle suivait habituellement un moment heureux avec un résident ou un quart de travail satisfaisant aux yeux de mes collègues PAB. Autant la reconnaissance de mes aptitudes était gratifiante, autant je sentais le besoin de m’excuser lorsque la réponse était négative, tant la déception était palpable chez l’autre.

Hier, après avoir discuté pendant au moins 30 minutes avec un résident dont je venais de faire la connaissance, la fameuse question ne pouvait être évitée. Lorsque j’ai annoncé mon départ, il m’a envoyé un « au revoir » bien triste. Si les PAB sont patients, les résidents le sont encore plus.

Vous imaginez-vous répéter chaque jour à une nouvelle personne comment préparer votre repas ou brosser vos dents ? Imaginez maintenant que vous avez du mal à communiquer. Vous avez trouvé le confinement pénible ces derniers mois ? Certaines personnes sont confinées à un étage, à une chambre, parfois à leur lit depuis des années. Néanmoins, j’ose croire que tous les moments où j’ai pu accrocher un sourire au visage d’un résident, ne serait-ce que pour quelques minutes, ont eu un effet positif.

Un CHSLD, c’est un environnement de travail plutôt étrange, mais c’est avant tout un milieu de vie parfois bien morne. Je souhaite de tout cœur que la situation s’y améliore et que la qualité de vie des résidents soit rehaussée pour de bon. Mon vécu en ce lieu est aussi heureux que triste. Y travailler devrait être un passage obligé. Je suis maintenant plus reconnaissante que jamais de la vie que je mène. Gloire à ceux qui consacrent leur vie à soigner les personnes en perte d’autonomie. Leur cœur est ô combien grand. Ça prenait bien une pandémie pour le réaliser.

4 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 23 septembre 2020 10 h 51

    Admiration et Gratitude, Sarah-Maude !

    Des réflexions.
    J'espère que, dans chaque résidence, il y a un Plan de soins pour chaque usager. Et qu'il est mis à jour régulièrement et au besoin.
    Pour le respect de l'usager et pour le mieux-vivre et mieux-soigner et mieux servir. Ce Plan de soins doit être un phare.

    On parle souvent de Mileux de vie. À Raison. D'un autre côté, c'est aussi un milieu de fin de vie. On devrait en parler davantage pour mieux honorer les Plans de soins.

    D'accord avec toi, Sarah-Maude. Nous devons VRAIMENT améliorer ces mileiux de vie et de fin de vie.
    Vie heureuse à toi!

  • Yvan Roy - Abonné 23 septembre 2020 11 h 29

    Très belle réflexion ancrée dans l'action!

    Merci de nous avoir partagé ce beau texte, Sarah-Maude! Et merci encore plus d'avoir contribué activement à l'accompagnement des personnes hébergées en CHSLD en ces temps où les tentations de repli égoiste sur soi-même et de négation de la réalité de l'insidieux virus nous guettent toutes et tous. Gloire à toi aussi... et à ceux de ta génération qui contribuent généreusement à la société québécoise. Les babyboomers de ma génération, comme ceux de toutes les générations, doivent assurément t'en être reconnaissants!

  • Marc Levesque - Abonné 23 septembre 2020 13 h 52

    Merci d'avoir écrit !

    Merci encore

  • Jean-François Saint-Gelais - Abonné 23 septembre 2020 20 h 19

    Une description et réflexion justes

    J’ai beaucoup aimé ce texte.
    Madame décrit bien ce qu’on vit de beau et profond dans le cadre d'une telle expérience, tout autant que ce qu’on souhaite bien modestement apporter aux résidents, ne serait-ce qu'à travers un court échange quotidien, de même que ce paradoxe du bonheur-tristesse qui nous accompagne chaque jour.

    Je partage avec l'auteure la grande chance de vivre l'expérience "Je contribue" dans un CHSLD, et ce, depuis quatre mois, du côté de l'entretien/ hygiène/salubrité.

    Les passages suivants résument exactement ce que je pense en lien avec ma courte mais ô combien riche expérience en CHSLD (après avoir passé 18 ans comme gestionnaire dans le réseau de la santé et des services sociaux, dont trois dans un CIUSSS) :

    « Néanmoins, j’ose croire que tous les moments où j’ai pu accrocher un sourire au visage d’un résident, ne serait-ce que pour quelques minutes, ont eu un effet positif.

    Un CHSLD, c’est un environnement de travail plutôt étrange, mais c’est avant tout un milieu de vie parfois bien morne. Je souhaite de tout cœur que la situation s’y améliore et que la qualité de vie des résidents soit rehaussée pour de bon. Mon vécu en ce lieu est aussi heureux que triste. »

    S'agissant de l'approche « milieu de vie », si des progrès ont pu être observables, au fil des ans, il est clair qu'il y a encore beaucoup de boulot...