Les dangers du titre réservé en travail social

«L’apprentissage de la capacité à tisser des liens dans n’importe quel contexte est fondamental et ne se développe que par le contact avec d’autres êtres humains», rappelle l'auteur.
Photo: Nathan Denette La Presse canadienne «L’apprentissage de la capacité à tisser des liens dans n’importe quel contexte est fondamental et ne se développe que par le contact avec d’autres êtres humains», rappelle l'auteur.

Au Québec, le travail social a évolué d’une posture charitable misant principalement sur l’abnégation, le dévouement et la vocation vers la reconnaissance d’un statut encadré légalement et sur le plan déontologique par un ordre professionnel.

Plus récemment, le remplacement de l’appellation « service social » par « travail social » pour nommer les programmes offerts dans les différentes universités témoigne entre autres de ce changement de perception, qui a engendré la reconnaissance des particularités de la profession et clarifié ses champs de pratique.

Toutefois, au fil de mes études, j’ai constaté un glissement dans le sens accordé au titre de travailleur social. Effectivement, ce dernier, au lieu d’être compris comme un privilège permettant de porter une vision plus humaine du monde et d’évoluer auprès des franges marginalisées de la société afin d’écouter, de chercher à comprendre et surtout d’agir comme porte-voix, tend au contraire à cimenter un rapport à l’autre imprégné de paternalisme, se voulant bienveillant en façade, mais qui cache plutôt une dynamique insidieuse de domination au sein de laquelle l’expertise associée au statut est utilisée comme outil de contrôle social.

Sur le plan des apprentissages théoriques, cette vision se manifeste notamment par la grande place laissée aux exigences technocratiques et à l’élaboration d’outils cliniques comme l’évaluation du fonctionnement social et la rédaction du plan d’intervention. Loin de moi l’idée de minimiser la pertinence de ces compétences, mais je crois qu’elles ne devraient pas oblitérer l’importance accordée à la compréhension globale des structures sociales, des inégalités socio-économiques et des mécanismes d’oppression. À mon sens, c’est en approfondissant ces aspects qu’il est possible de saisir la réelle portée émancipatrice du travail social.

Sur le plan de l’application pratique, cette même perspective tend à enfermer la discipline dans une structure hiérarchique priorisant la pratique en milieu institutionnel et dévalorisant le milieu communautaire. Le savoir-faire se voit alors considéré comme étant supérieur au savoir-être. À titre d’exemple, j’ai souvent entendu des collègues de classe mépriser les stages au sein d’organismes communautaires sous prétexte qu’ils ou elles n’étudiaient pas en travail social pour couper des carottes ou laver la vaisselle.

Pourtant, l’apprentissage de la capacité à tisser des liens dans n’importe quel contexte est fondamental et ne se développe que par le contact avec d’autres êtres humains, et ce, même dans des situations qui semblent anodines. Il y a des sensibilités qui ne peuvent être encadrées par le statut professionnel, et les solidarités se tissent souvent à des endroits insoupçonnés.

En somme, il m’apparaît donc essentiel d’affirmer la nécessité du caractère créateur et spontané du travail social, misant sur l’alliance avec les opprimés et les laissés-pour-compte. Autrement, une trop grande focalisation sur les sphères normatives et exécutantes induites par la notion de titre réservé risque de dépouiller la discipline de son réel potentiel de changement et, ultimement, de son authenticité.

13 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 19 août 2020 08 h 03

    Les sécurités du titre réservé en Travail social

    Ils sont nombreux les avantages et les sécurités du titre en Travail social.
    J'appuie cette affirmation sur mes 45 années d'expérience et d'expertise comme travailleur social professionnel.
    Tellement heureux et fier de porter ce titre,Travailleur social, et de faire partie d'un Ordre professionnel remarqué et remarquable.

    J'ai une abondante et une reconnaissante pensée pour les nombreuses travailleuses sociailes et les nombreux travailleurs sociaux professionnels qui généreusement ont enraciné, nourri et honoré leur titre de Professionnels en travail social.

    Louis, j'aimerais que tu écrives à nouveau sur le sujet, après 10 ans d'éxpérience ...

    Louis, Sagesse nous invite à garder une saine distance de nos affirmations! Si non, dangers ...

    Heureuses et fructueuses études!

    VIEux ts Yvon

    • Louis Jodoin - Inscrit 19 août 2020 10 h 56

      Merci beaucoup pour votre témoignage M.Bureau.

      J'ai effectivement formulé mes observations à partir de mon expérience naissante d'étudiant, et il m'en reste beaucoup à apprendre et à vivre!

  • Patrick Boulanger - Abonné 19 août 2020 08 h 21

    «Sur le plan de l’application pratique, cette même perspective tend à enfermer la discipline dans une structure hiérarchique priorisant la pratique en milieu institutionnel et dévalorisant le milieu communautaire. Le savoir-faire se voit alors considéré comme étant supérieur au savoir-être. À titre d’exemple, j’ai souvent entendu des collègues de classe mépriser les stages au sein d’organismes communautaires sous prétexte qu’ils ou elles n’étudiaient pas en travail social pour couper des carottes ou laver la vaisselle.»?

    Je ne suis pas certain d'être d'accord avec vous ici. L'organisation communautaire s'appuie sur un riche bagage théorique (bagage applicable - savoir-faire...) et, à mon sens, le savoir-être est un type de savoir qu'il faut incarner peu importe si l'intervenantE en travail social fait de l'individuel, de la famille, du groupe ou du communautaire. Ainsi, je ne vois pas - en théorie - la pratique en milieu communautaire comme étant plus axée sur le savoir-être et celle en milieu institutionnel comme étant plus axée sur le savoir-faire. Vous ai-je bien compris?

  • Patrick Boulanger - Abonné 19 août 2020 09 h 58

    Selon vous M. Jodoin, est-ce préférable pour unE intervenantE en travail social qui fait de l'organisation communautaure de quitter son ordre professionnel?

    • Louis Jodoin - Inscrit 19 août 2020 11 h 17

      Merci pour vos commentaires M.Boulanger

      Je suis bien d'accord avec vous concernant l'importance du savoir-faire en milieu communautaire, et du savoir-être dans les autres formes de pratique. Je critique plutôt une vision qui, justement, tend à associer le savoir-faire à la pratique institutionnelle, et le savoir-être au milieu communautaire. Également, je déplore la primauté accordée au savoir-faire sur le savoir être par une conception du travail social plus générale. Je crois plutôt à un équilibre entre ces deux pôles, et à l'importance que l'un n'occulte pas l'autre

      Pour répondre à votre question: je ne pense pas que les intervenants œuvrant en organisation communautaire devraient nécessairement quitter leur ordre professionnel. Il s'agit plutôt de rester attentif à ce que ce statut ne crée pas une barrière symbolique entre ces derniers et les populations côtoyées.

  • Hélène Roy - Abonné 19 août 2020 10 h 39

    Merci

    Ayant moi-même été victime d'intervenants dont la façade bienveillante s'écroulait lorsque leur volonté de domination était démasquée, votre texte, qui est superbement écrit, m'a fait du bien. Je vous souhaite beaucoup de succès dans vos études et dans votre carrière.

    • Louis Jodoin - Inscrit 19 août 2020 13 h 27

      Merci beaucoup pour votre témoignage Mme Roy. Vos commentaires me font également chaud au cœur.

  • Richard Desjardins - Inscrit 19 août 2020 11 h 14

    Savoir-faire et Savoir-être

    Extrait d'un rapport de stage de maîtrise en travail social d'une étudiante dans le milieu des soins palliatifs communautaires VIH/sida dans les premières années du sida : "J'ai dû laisser mon savoir-faire pour apprendre le savoir-être".
    Elle avait compris qu'il fallait tout d'abord être à l'écoute de l'aidé pour comprendre ses besoins et ses priorités, et que ce n'est qu'alors qu'elle pouvait mettre à profit son savoir-faire. Elle savait qu'il était parfois si simple d'aider l'autre pour lui permettre de faire un plus grand cheminement, tel l'écouter et lui tenir la main quelques moments avant de mourir.
    À l'ère où les aidés changent de travailleur social à tous les deux ou trois mois à cause des multiples mutations en milieu institutionnel, comment éviter de reporter le dossier en le passant au prochain T.S.?
    À l’instar du temps où les problèmes familiaux se réglaient dans la cuisine, quelle belle occasion pour un T.S. de démontrer respect et égalité envers l’autre, que de faire la vaisselle avec lui, sans qu’il subisse le poids du regard du spécialiste, et développant ainsi le lien de confiance essentiel à la collaboration.