La justice doit précéder la reconstruction au Liban

«Il est absolument nécessaire de démontrer notre solidarité, mais il l’est encore plus d’obtenir justice. Le peuple libanais et sa diaspora sont épuisés», estime l'autrice.
Photo: Agence France-Presse «Il est absolument nécessaire de démontrer notre solidarité, mais il l’est encore plus d’obtenir justice. Le peuple libanais et sa diaspora sont épuisés», estime l'autrice.

Du haut de ma forteresse de privilèges, je regarde, abasourdie, l’armée libanaise tirer sur les manifestants. Beyrouth n’est plus, mais ses survivants demandent justice. Alors que la population s’active à ramasser les débris de ses vies anéanties, je contemple le désastre, je pleure cette ville et ces personnes qui ont façonné ma vingtaine. Je suis perplexe, choquée, triste, et ma colère ne saura être apaisée. Il faut agir : la justice doit précéder la reconstruction.

Les journaux vont se détourner tranquillement de cette nouvelle tragédie frappant le Proche-Orient. Au Liban, quinze années de guerre civile, l’occupation israélienne, la violente tutelle syrienne, la guerre de 2006, les attentats trop fréquents, et une ville détruite en l’espace de quelques secondes : une série de malheurs se noyant dans ceux de la région.

Partout l’on dit que le pays se relèvera. Mais remâcher ces expressions creuses d’un peuple phénix, résilient et solidaire dans la misère malgré les divisions confessionnelles, c’est servir une fois de plus un discours narratif orientaliste n’ayant plus lieu d’être. Aucune justification ne peut banaliser la souffrance, réitérée, des habitants du Liban. La seule fonction de ces discours est de masquer notre responsabilité.

La négligence de cette classe dirigeante ne commence pas il y a six ans par l’amarrage, près des silos à grain, d’un navire transportant 2750 tonnes de nitrate d’ammonium. Elle s’incarne dans les coupures d’électricité, les carences en eau courante ou potable, l’absence d’accès à des soins de santé et la privatisation, dans le chômage et la pauvreté, dans les conditions de vie déplorables des Libanais, mais aussi des réfugiés et des travailleurs migrants.

En résultent les crises fiscale, financière, économique, sociale et environnementale ravageant le pays. Les élites du Liban ont toujours eu soif de pouvoir. Depuis 1990, elles prennent le peuple en otage, sans entraves puisqu’elles sont protégées par leurs alliances régionales et sanctionnées par une communauté internationale complice.

Or, bien avant l’explosion, le peuple libanais dénonçait son régime criminel. Dix mois de contestation précèdent ce massacre. Où était l’amitié des États occidentaux alors que deux millions de personnes prenaient d’assaut les rues du pays en demandant la démission du gouvernement ? L’ambassadrice canadienne au Liban ne disait d’ailleurs pas un mot sur ces soulèvements, dans une lettre relatant notre amitié pérenne publiée le 13 juin dernier dans le quotidien libanais L’Orient-Le Jour.

Alors que le Canada offre une aide logistique à l’armée libanaise, pas un mot n’est dit sur la brutale répression des manifestants. On retrouve la même hypocrisie dans le discours à saveur néo-colonialiste de Macron, qui dénonce les risques de « violence et chaos », alors que les gaz lacrymogènes utilisés dans les rues de Beyrouth sont les mêmes qui éborgnent les gilets jaunes. Et que dire de cette mascarade d’Israël, un État bénéficiant du soutien inconditionnel du Canada, qui offre son aide alors que ses politiciens réaffirment sans cesse leur désir de renvoyer le Liban à l’âge de pierre ?

Parce qu’elle soutient depuis trente ans un ordre politique assassin, la communauté internationale est responsable de l’explosion du 4 août. Les déclarations ambiguës des dirigeants occidentaux sur l’avenir de la classe politique libanaise voilent à peine les intérêts honteux de l’Occident pour la région.

Le Canada doit exiger la démission et le jugement des élites libanaises, et doit rompre ses relations diplomatiques avec ce gouvernement criminel. Nous devons répondre aux demandes de la diaspora : expulser les représentants du Liban au Canada, fermer les antennes des partis politiques libanais confessionnels sur le territoire, et acheminer une aide humanitaire qui ne transitera pas par le gouvernement libanais.

Il est absolument nécessaire de démontrer notre solidarité, mais il l’est encore plus d’obtenir justice. Le peuple libanais et sa diaspora sont épuisés. À nous, Occidentaux, d’écouter et de respecter les demandes du peuple libanais ; il est grand temps d’assumer les conséquences de nos politiques.


 
5 commentaires
  • André Savard - Abonné 11 août 2020 08 h 38

    Une vue tronquée sur la responsabilité

    L'analyse attribue toute la situation déplorable du Liban à l'Occident alors que si on regarde de près, ce pays s'est écroulé à mesure qu'il s'islamisait. Après le partage confessionnel qui, en fait, revint à donner son tribut à d'autres pays islamiques pour gérer les coffres de l'Etat, on y a prêché l'arabisation, la confessionnalisation des rouages gouvernementaux, portes d'entrée à des va-t-en guerre de la cause islamique. Au nom de la décolonisation, on a sapé le réseau d'écoles catholiques et francophones. Plus les forces islamiques de différentes obédiences se disputaient ce pays que plus personne n'appelait la Suisse du Moyen-Orient, moins il s'appartenait et plus il devenait un désert. Qu'on cesse d'accuser l'Occident pour cette chute vertigineuse qui, d'ailleurs, présente des similarités avec les pays musulmans voisins.

  • Cyril Dionne - Abonné 11 août 2020 08 h 44

    La justice n’est pas synonyme des croyances archaïques

    Petite question avant de commencer. C’est qui le peuple libanais? Les chrétiens, les sunnites ou les chiites? Le Liban a été inventé de toutes pièces, frontières incluses, sortis tout droit de l’imagination colonialiste française. Et Beyrouth est le communautarisme à son extrême.

    Pourquoi sommes-nous responsables du malheur des autres au Québec? S’il y a des coupures d’électricité, des carences en eau potable, pas d’accès à des soins de santé, du chômage, de la pauvreté et des conditions de vie déplorables, eh bien, c’est parce que c’est un pays du tiers monde. En fait, c’est la diaspora libanaise qui subventionne ce pays. En d’autres mots, les argents proviennent des pays de l’Occident notamment le Québec et ce n’est pas suffisant. Il n'y a pas de pétrole au Liban.

    Bon, parlons de justice maintenant. Le système électoral confessionnel est la seule façon pour que ces gens-là ne passent pas la majeure partie de la journée à s’entretuer. Que voulez-vous, au Liban, c’est le communautarisme religieux à la puissance de mille dans ce pays de misère. En d’autres mots, les gens s’identifient selon leur religion et culture. Le « melting pot » n’a jamais eu lieu et ce qu’on peut entrevoir avec ces manifestations, eh bien, c’est tout simplement une guerre civile à venir avec des pays étrangers tirant les ficelles. Le parallèle avec la Syrie est frappant. En fait, c’est l’islamisation de cette région qui devrait retenir notre attention. N’est-ce pas Nicolas Sarkozy en 2011 qui avait proposé au patriarche maronite que les 1,3 millions de chrétiens viennent s’établir en Europe? C’est ce qui était arrivé avec les 2 millions de chrétiens d’Irak.

    Enfin, s’il y a une immigration au Québec, nous devrions retenir seulement ceux qui sont chrétiens parce qu’en plus d’épouser nos valeurs démocratiques, eh bien, ce sont eux qui subissent l’intolérance et la discrimination au pays des cèdres.

  • Léonce Naud - Abonné 11 août 2020 12 h 57

    L’auteure, étudiante à McGill…

    L’auteure se voit tout en haut d’une « forteresse de privilèges ». Serait-ce la description de son université, McGill ? Le Liban est pourtant un bel exemple de ce que deviendra le Québec si, tout comme dans le roman des Mille et Une Nuits, les mauvais génies qui surgissent de cette Université ne sont pas renfermés de nouveau dans une bouteille et cette dernière jetée au fond de la mer.

    Le Liban, c’est l’idéal de la grande majorité des grosses têtes à McGill : l'Ethnie ou la Race prévalant sur la Citoyenneté, la Foi sur la Raison, la Génétique ou la pureté du Sang sur le métissage ainsi que sur l’égalité citoyenne au sein d'une même nation. La recette assurée pour préparer des « temps intéressants », comme diraient nos amis du Céleste Empire.

  • Paul Naccache - Abonné 11 août 2020 15 h 30

    Une bouffée d'air frais

    C'est l'effet que donne la lecture de votre texte. Merci de souligner ces éléments qui sont (volontairement?) occultés depuis tellement longtemps.

    • Jacques Patenaude - Abonné 12 août 2020 09 h 07

      Dans ce texte c'est comme si personne n'avait jamais montré de solidarité pour appuyer cette cause. Pourtant il y en a eu beaucoup et ceci depuis fort longtemps. Certains ne le savent peut-être pas. Oui nous rappeler à nouveau ce drame doit être fait. Mais ce qui m'habite est moins le sentiment de culpabilité qu'on retrouve dans le texte et votre commentaire que celui d'impuissance.