Pour un grand programme de commandes publiques en culture

«Dans tous les domaines de la création, il est urgent de remettre nos artistes au travail», insiste l'auteur.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «Dans tous les domaines de la création, il est urgent de remettre nos artistes au travail», insiste l'auteur.

Les artistes ont raison : les laisser dériver à l’abandon, c’est nous condamner à perdre espoir dans ce que l’homme fait de mieux, c’est-à-dire donner un sens à l’enfouissement dans le néant quand nous sommes condamnés à vivre dans l’isolement.

Ce qu’il faut, immédiatement, c’est un grand programme de commandes publiques. Pas dans deux ans, tout de suite !

Ça s’est déjà fait dans le passé, lors de la Grande Dépression aux États-Unis au début des années 1930, quand tout le monde était à l’arrêt et que ceux et celles dont le métier est d’exploiter leur talent créateur étaient condamnés à s’abîmer dans l’oisiveté.

Le Federal Art Project (WPA), ou le Programme d’art public, lancé par le gouvernement du président Roosevelt en 1933 dans le cadre du New Deal proposé aux Américains, a ouvert un incroyable chantier. Les fonds mis à la disposition des créateurs furent massifs : le gouvernement de Washington a fait travailler 7000 écrivains, 16 000 musiciens et 13 000 comédiens. Il a soutenu à fond le cinéma. Des centaines de peintres se sont vu commander des murales, des sculptures, des œuvres pour les édifices publics, les parcs. C’est à compter de ce moment que les Américains ont commencé à prendre confiance dans leur capacité d’exprimer leur pays, leur monde, comme ils ne l’avaient jamais aperçu auparavant.

Il s’en est suivi un mouvement qui depuis lors ne s’est jamais arrêté et qui a fait exploser le talent et donné à la peinture américaine ses lettres de noblesse, bien distincte de ses émules européennes qui avaient jusque-là imposé leur influence dominante.

Qu’on en juge par les chantiers ouverts par le WPA et les artistes qui ont par la suite marqué la culture américaine.

Dans le théâtre, ce furent entre autres Arthur Miller, Orson Welles et Elia Kazan. Les auteurs, les dramaturges jeunes ou vieux, des troupes de théâtre en herbe ou professionnelles se mirent au travail dans une frénésie de création, dans des œuvres qui sont restées des phares dans l’imaginaire américain. Le jeune Eugene O’Neill a vu pour la première fois ses œuvres percer à New York.

Dans la peinture, ce fut l’éclosion d’une pléthore de talents qui ont fait entrer l’école américaine dans la modernité : Jackson Pollock, Willem de Kooning (le Musée des beaux-arts de Montréal vient d’acquérir une de ses œuvres), Mark Rothko, Harry Gottlieb, Arshile Gorky, Louise Nevelson, Diego Rivera et tant d’autres, ceux et celles qui, actuellement, dominent le marché de l’art moderne dans les ventes publiques, que les collectionneurs s’arrachent et que les musées convoitent.

Sans compter les milliers d’œuvres que les designers et les artistes d’art graphique ont été invités à créer et qui sont devenues les prototypes d’un style et d’un esprit qui a marqué l’époque.

Dans le domaine de la musique, le WPA a fait ressortir entre autres les accents et la tonalité des interprètes du folk de Nashville, qui dominent aujourd’hui un pan entier de la culture musicale contemporaine. Des compositeurs sont apparus, comme Charles Faulkner Bryan, des milliers de jeunes interprètes se firent entendre par un public enthousiaste et purent s’ouvrir ainsi à une nouvelle carrière. La musique afro-américaine perça alors pour de bon. En fait, le WPA donna à toutes les voix la possibilité de se faire découvrir et apprécier.

Seulement, au Canada, au Québec, il faut vouloir « agir », sortir des formulaires longs et alambiqués et faire confiance aux artistes et artisans, auteurs et écrivains, comédiens et dramaturges, designers et couturiers, musiciens et interprètes, photographes et architectes, toutes ces personnes dont le talent et l’imagination n’attendent qu’un coup de pouce pour se mettre à l’œuvre.

Sortons des ornières et constatons qu’on vit à une époque qui ne peut plus s’empêtrer dans les vérifications et contre-vérifications. Donnons la chance à toutes ces mains qui ne demandent qu’à agir. La PCU et la PCUE sont sorties en trois semaines ! Le gouvernement a pris deux semaines pour dégager 280 millions pour sortir le Cirque du Soleil du trou. Pourquoi alors faudrait-il argumenter deux ans pour sortir 50 millions afin d’aider tous ceux et celles qui font vivre ce que nous sommes et qui poussent plus loin les horizons de nos possibles et de notre compréhension du monde ? Comme le chantait prophétiquement Félix Leclerc : « La meilleure façon de tuer un homme, c’est de le payer à ne rien faire. »

M. Guilbeault, Mme Roy, pouvez-vous de grâce oser agir dans le temps présent ? Sortez de votre torpeur, allez au-delà des programmes conçus dans un temps dit « normal » et lancez un grand programme de commandes publiques pour tous les jeunes artistes, quels qu’ils soient.

De grâce, pouvez-vous croire que notre culture dépasse les hyperécrans des ciné-parcs qui nous présentent les blockbusters de ce que Hollywood fait de plus nave ?

N’en jetez plus, la cour est pleine !