L’insoutenable situation dans les CHSLD

Le milieu fonctionnait beaucoup mieux au temps où chaque centre avait son propre budget, sa propre administration et où il recevait davantage d’argent, affirme l'auteur.
Photo: Tomasz Majchrowicz Getty Images Le milieu fonctionnait beaucoup mieux au temps où chaque centre avait son propre budget, sa propre administration et où il recevait davantage d’argent, affirme l'auteur.

Les crises importantes, comme l’actuelle crise sanitaire, peuvent agir comme de véritables révélateurs. La situation catastrophique qui est vécue dans certains centres hospitaliers de soins de longue durée (CHSLD), sur lesquels les projecteurs sont maintenant braqués, était hautement prévisible. Ces établissements, où sont regroupés en grande majorité des vieillards en fin de vie, ont subi au fil des ans une série d’importantes compressions budgétaires, cela depuis au moins 1995.

J’ai travaillé pendant 35 ans dans un même CHSLD du nord de l’île de Montréal. Je connais assez bien ce milieu difficile. Je suis aussi ce qu’on appelle un proche aidant. Ma mère, qui a eu 100 ans en novembre dernier, occupe depuis plus de 10 ans une chambre d’un autre CHSLD appartenant au même CIUSSS. Je sais pertinemment à quel point ces centres sont soutenus à bout de bras par des préposés (de toutes sortes), par des infirmières auxiliaires, par une panoplie de travailleurs et de travailleuses qui fonctionnent malgré tout, souvent à bout de souffle, dans des conditions minimales, pour exercer leur profession. Dans l’ensemble, leur dévouement exemplaire tente de combler quotidiennement le manque d’investissements récurrents. Mais ça ne suffit pas.

Récemment, la fameuse réforme Barrette, qui devait tout régler, s’est attaquée aux structures (une fois de plus) du réseau de la santé. Comme j’ai pu le constater, la situation délicate des CHSLD s’est grandement détériorée depuis. En fusionnant une multitude d’établissements sur une base régionale, on a fait en sorte que le personnel soignant, qui n’a pas de poste fixe relié à un établissement d’un de ces monstrueux CIUSS de Montréal, puisse se promener d’un établissement à l’autre, sur une distance de plus de 15 kilomètres carrés. Ces employés (près de la moitié, si je ne m’abuse) sont souvent appelés à boucher les trous, sans attaches et sans conséquence quant aux lendemains. Il y a dorénavant une rotation incroyable d’employés.

Une administration, un syndicat

J’ose le dire : le milieu fonctionnait beaucoup mieux pour les patients au temps, maintenant révolu, où chaque centre avait son propre budget, sa propre administration et où il recevait davantage d’argent. Du temps où chaque établissement avait son propre syndicat (celui d’avant les fusions forcées). Depuis la loi 160 de 1986, qui a réussi l’immense tour de force de rendre impossible l’exercice de la grève, les gouvernements successifs, dans l’alternance du pouvoir entre les libéraux et les péquistes, n’ont fait que bousiller les conditions de travail. Réforme après réforme pour aboutir à quoi ? À des conditions de travail amoindries et à des augmentations salariales souvent faméliques ou discriminatoires. Nos syndicats ne sont devenus que l’ombre d’eux-mêmes. Résultat : les bénéficiaires, devenus des cas de plus en plus lourds dans les CHSLD, se sont retrouvés avec moins de personnel et des services diminués.

Des coupes budgétaires dans ces milieux, il y en a eu d’importantes dès le milieu des années 1990. Nous avons dû passer par l’obsession du déficit zéro, sous le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard, à la réingénierie des libéraux de Jean Charest. Nous sommes passés des fusions forcées de l’ère Charest jusqu’à la dernière en date, celle du bon docteur Barrette, sous prétexte d’une nécessaire austérité et d’économies d’échelle. Durant mes dernières années au CHSLD (2005-2013), j’ai travaillé au secteur de la salubrité. Ce secteur a grandement été malmené au fil des ans. Ainsi, en 1993, il devait y avoir une cinquantaine d’employés dans l’équipe. Lorsque j’ai quitté l’endroit pour prendre ma retraite, vingt ans plus tard, nous n’étions plus que 17, alors qu’ils avaient, durant la même période, ajouté plusieurs chambres. Ces chiffres parlent d’eux-mêmes, non ? Comme si ce service avait perdu son caractère essentiel. Et pourtant… des surfaces contaminées, ça vous dit maintenant quelque chose ?

Un nouveau contrat social

Il faudrait dorénavant garder les yeux grands ouverts, reconnaître que ça ne peut plus continuer en ce sens. Tout le monde souhaite finir ses jours à la maison. Il y a cependant une catégorie de gens âgés qui, en raison de la complexité de leurs problèmes de santé, n’ont pas ce luxe (environ 3 %). Ils se retrouvent, bien malgré eux, dans des CHSLD. Ces centres devraient fonctionner avec suffisamment d’employés, auxquels on prendrait soin d’offrir des conditions de travail décentes. On devrait offrir aux malades des milieux de vie beaucoup plus agréables. Ils ont réellement besoin d’être choyés et d’avoir des distractions lorsqu’ils sont suffisamment lucides. Ils ont le droit absolu d’avoir des repas savoureux fabriqués avec des ingrédients de qualité. On leur doit bien ça. Je vous rappelle qu’en 2005, lorsque nous nous opposions aux fusions forcées du ministre Couillard, le slogan prémonitoire de notre syndicat (CSN) était : « À force de couper, on détruit ! »

14 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 18 avril 2020 01 h 17

    La participation des infirmières et des préposés dans la gestion des CHSLD est primordiale.

    Je suis tout à fait d'accord avec vous, monsieur Fernand Doutre. Rien ne me rend plus en colère que la réforme Barrette qui a détruit notre système de soins de santé avec sa politique de centralisation.
    Ça ne prend pas un génie pour comprendre que ce sont les préposés, les infirmières et les travailleurs qui connaissent les problèmes dans leur milieu de travail et qui détiennent les solutions qui s'imposent.
    Les pays scandinaves ont bien compris cette leçon élémentaire, car ils ont intégré la participation syndicale de leurs travailleurs dans la composition de chaque conseil d'administration. C'est la raison pour laquelle ils se placent comme les pays les plus heureux et les plus réussis du monde, selon le classement 2019 des Nations-Unies.
    Voici un livre que je vous recommande à lire pour une bonne gestion du milieu hospitalier: «Design Thinking for the Greater Good» publié en 2017 par Columbia University Press.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 18 avril 2020 08 h 05

    Excellent texte

    Bravo !

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 18 avril 2020 11 h 53

      L'auteur le sous-entend dans son texte : les préposés qui changent d'endroits à tout bout de champ tissent moins de liens avec les bénéficiaires. Cela donne des rapports plus froids. Une révolution est nécessaire dans ce milieu. Les syndicats devraient à nouveau avoir le droit de grève.

  • Claude Bariteau - Abonné 18 avril 2020 08 h 40

    Merci M. Doutre de votre témoignage des plus révélateurs des causes profondes de la crise actuelle : coupe de fonds, personnel en rotation à l'emploi de firmes privées et services (santé, nourriture, propreté et distraction) en baisse.

    À cela il faut ajouter les coupes, entre autres sous M. Chrétien, dans les paiements de péréquation et la recherche d'équipement les moins coûteux et sans assurer des réserves en cas d'urgence afin de réaliser des économies d'échelle devant la progression en nombre des personnes en âge et des coûts en baisse des services sous les gouvernements du Québec, dont celui de M. Bouchard, et ceux du PLQ.

    Comme vous le dites bien, il faut revoir les services aux personnes en âge avec une approche de qualité de vie plutôt qu'une approche basée sur les moindres de coût dont bénéficient des entreprises privées et le gouvernement.

  • Christian Montmarquette - Abonné 18 avril 2020 08 h 54

    Un jour peut-être...

    Un jour peut-être, tous ces béni-oui-oui des partis néolibéraux du PQ, du PLQ et de la CAQ finiront peut-être par avaler leur pilule et comprendre pourquoi Québec solidaire avait été créé.

    Il n'est pourtant pas bien difficile de comprendre que la situation actuelle, et dans tous les domaines, est le triste résultat de plus de 25 ans d'attaques et de coupures dans les services publics conséquentes à l'application du dogme du déficit zéro.

    Quand on pense que tous ces bien-pensants de la droite nationaliste n'ont rien trouvé de mieux à faire que d'obséder sur le port de signe religieux depuis 10 ans. C'est dire combien ces gens-là sont les véritables licornes déconnectées de la réalité.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 18 avril 2020 18 h 54

      Peut-être, mais avec les quésolistes, la dette du Québec serait astronomique, faisant payer aux générations futures nos largesses actuelles. Est-ce cela que vous voulez ?

      Y a-t-il moyen d'arriver à un juste milieu ? Repenser le système sans que cela ne coûte beaucoup plus cher, car la Santé accapare déjà quasiment 50 % des dépenses de l'État. Avec le vieillissement de la population (les baby-boomers), ce sera pire encore.

    • André Labelle - Abonné 19 avril 2020 14 h 54

      Sylvio Le Blanc
      Les entreprises peuvent disparaître totalement, complètement. Alors leurs créanciers souhaitent avec raison que leurs dettes soient épongées assez rapidement, pas trop afin de faire de l'argent sur leur dos, mais quand même avant que leurs débiteurs disparaissent.
      Mais quand avez-vous entendu parler d'un État, d'un pays ayant disparu complètement. Les États sont ... éternels et ainsi en va-t-il de leurs dettes.
      Quand vous contracter une dette, généralement il y a entente sur les modalités de remboursement. Dans des circonstances extraordinaires, un État est en mesure d'assurer à très long terme la richesse de ses créanciers. C'est une question de négociation. En fait de nombreux États réussissent, quand les circonstances l'exigent, à renégocier le remboursement de leurs dettes.

      Ce qui choquant avec votre commentaire c'est que vous qualifiez de largesses les mesures actuellement prises par l'État pour sauver des vies et assurer la santé physique de la population. Mais vous ne dites pas un mot sur les largesses et les passe-droits faits aux amis au passé criminel avéré qui réussissent à obtenir tous les permis nécessaires pour ouvrir des CHSLD privés et faire des profits sur le dos des personnes en perte d'autonomie. ALORS EST-CE QUE VOUS SENTEZ À L'AISE AVEC CELA ?
      «Les hommes trébuchent parfois sur la vérité, mais la plupart se redressent et passent vite leur chemin comme si rien ne leur était arrivé.»
      [Winston Churchill]

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 19 avril 2020 16 h 32

      M. Labelle, nous m'avez mal compris (ou je me suis mal exprimé). Relisez la 1re phrase : QS est au pouvoir. Par « largesses actuelles », j'entends les largesses qu'un éventuel gouvernement quésoliste accorderait s'il prenait le pouvoir, au détriment des générations futures. Loin de moi l'idée de considérer que les grandes dépenses actuelles sont des largesses. Il faut prendre les moyens de vaincre la maladie.

  • Marc Pelletier - Abonné 18 avril 2020 09 h 36

    Et nous.......?

    Une visite à Noël, est-ce que ça suffit ?

    Nos vieux, dans ces lieux de fin de vie, ont été abandonnés à plus de 90 % d'entre eux, par ceux et celles qui les y ont " placés " !

    Qui plus est, ces vieux ne vont pas voter.......

    Le bout du bout : il y a plus d'inspections d'hygiène qui se font dans les restaurants que de dans les CHSLD .

    Au final, les syndicats bloquent les négociations pour les employés de la fonction publique car ils veulent un % d'augmentation de salaire égal pour tous les employés de l'État : qu'on vienne encore nous parler de leur sensibilé en regard des préposés aux bénificiaires.C'est " proprement " scandaleux !

    Nous sommes tous, tous responsables de ce détournement du regard : nos vieux sont en confinement 12 mois/an, à perpétuité !

    Nous nous donnons bonne conscience en élisant un gouvernement qui leur promets des " Maisons chromées des aînés ", alors qu'ils réclament seulement que des soins appropriés et qu'une présence rassurante leurs soient accordés par du personnel en nombre suffisant et qui mérite un salaire décent, compte tenu de l'ampleur des soins qu'ils apportent.