Notre monde a basculé

«Là où nous pourrons et où nous devrons agir après cette crise catastrophique, il nous reviendra l’obligation de transformer de manière fondamentale notre manière de vivre sur notre planète», estime l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Là où nous pourrons et où nous devrons agir après cette crise catastrophique, il nous reviendra l’obligation de transformer de manière fondamentale notre manière de vivre sur notre planète», estime l'auteur.

Il y a deux ans, face à l’accélération des altérations climatiques, je formulais un projet de film personnel pour tenter de sensibiliser une opinion parfois sourde aux enjeux de notre planète.

Un film qui ne serait ni scientifique, ni militant, ni à la recherche de solutions, beaucoup d’organisations s’y employant déjà avec mérite.

J’imaginais un film sans mots.

Un film sans musique.

Tout au plus un chant de carouges ou de merles, une rumeur d’orage au loin, celle de torrents, celle du bruissement des trembles et des grands pins. Le son d’une tôle de chantier qui claque, le vent qui siffle dans les haubans du pont Samuel-De Champlain. Un chien qui aboie. Une sonnerie oubliée. Le clapotis des eaux du fleuve sur les carènes de navires échoués…

Je prévoyais aussi le recours à l’absence de son, car l’emploi du vide sonore soulignerait alors ce qui n’est plus : la rumeur panchromatique des villes et des villages, les travaux de fermes, une scie à chaîne, au loin, dans le bois, tous ces paysages ayant été dépouillés de notre présence.

Vous l’aurez deviné, mes images auraient oblitéré toute présence des habitants de notre monde.

L’idée du film était de brosser le spectacle de tout ce que nous tenons pour acquis. Autant le beau que l’ordinaire. Ces décors de notre quotidien, mais désormais vidés de leur activité humaine. Plus de terrasses bondées, plus de rires d’enfants dans les parcs, plus d’activités grouillantes sur les esplanades et dans les rues.

J’espérais rendre, par ces évocations, ce que nous avions eu, ce que nous avions chéri, parfois sans vraiment y songer. Ce à quoi nous passions notre temps, ce qui pouvait aussi nous sembler tantôt banal ou sans valeur. J’espérais pouvoir nous rappeler le goût des choses, le parfum de ce qui s’appelle tout simplement vivre une vie.

Par cette absence de vie humaine survenue sans explication, je voulais mettre en doute la pérennité de nos certitudes et tenter de nous faire ressentir le drame qui dort. Les changements climatiques devenus manifestes, les très préoccupantes manipulations génétiques, la folie de l’indécente concentration du capital, ainsi qu’une dystopie ambiante qui ne trouve plus seulement son expression dans la littérature.

L’émergence d’une normalité en mutation sournoise, créée de toutes pièces par l’irresponsabilité, l’individualisme, mais, surtout, par la cupidité effrénée de notre espèce.

L’absence peut rendre la nostalgie de ce qui a été, ainsi un monde dans lequel l’humanité n’existerait plus.

C’était, par ce truchement, l’espoir de rejoindre l’émotion de nos consciences. D’y planter le désir de fuir ce mauvais rêve, de retrouver nos vies, nos parents et amis, nos joies et nos peines, avec l’intime souhait que ce cauchemar n’advienne au grand jamais.
Ce film, j’ai commencé à en tourner les images.

Des rues vides, des trottoirs déserts, des ruelles où le vent balaie les ordures, des bicyclettes accrochées çà et là, des pots de fleurs remplis de neige fondante, des cordes à linge désuètes, des commerces fantômes, des feux d’intersection qui clignotent pour rien, un ballon rouge accroché à une balançoire…

Ce film, je ne le finirai pas.

Ce film n’est plus nécessaire, car il se déroule maintenant en temps réel et il se projette à l’échelle planétaire.

Ce film est à nos fenêtres.

Ce film est sur tous nos écrans.

Notre monde a basculé de manière abrupte et dramatique, assurément.

Cependant, il nous est peut-être donné, aujourd’hui même, l’occasion de saisir un privilège inédit : celui de regarder se déployer sous nos yeux l’impensable avertissement que notre réalité peut se transformer radicalement et sans merci.

Ainsi, là où nous pourrons et où nous devrons agir après cette crise catastrophique, il nous reviendra l’obligation de transformer de manière fondamentale notre manière de vivre sur notre planète. L’obligation de réfléchir à nos priorités et à notre manière de vouloir le monde, de consommer avec frénésie et puis, surtout, cette compulsion, vécue comme un droit absolu, de tout vouloir, tout le temps.

J’ose espérer que ce spectacle du printemps 2020, avec notre présence humaine disparue de nos fenêtres et de nos écrans, nous restera comme une nausée, une profonde entaille au cœur.

On dit que la peur peut être un moteur de déclenchement.

Après avoir essuyé tous les drames de ces jours d’incertitude, je nous souhaite une formidable frousse a posteriori, un souvenir noir qui encouragera et forcera, de manière résolue, la prise de décisions concrètes pour choisir, une fois pour toutes, ce que nous voulons nous donner comme avenir.

Et, si nous devions douter encore et ne pas saisir l’importance cruciale de nos rôles individuels pour rendre possible un futur rempli d’espoir, regardons de nouveau à la fenêtre et écoutons l’absence !


 
14 commentaires
  • Gilles Delisle - Abonné 11 avril 2020 07 h 14

    Quel beau texte criant de vérité!

    Merci M.Binamé pour cette réflexion, qui est bienvenue dans ce monde un peu fou, dans lequel on vit présentement. Cette semaine, je racontais à ma conjointe une impression de la crise actuelle qui rejoint un peu la vôtre. Je prenais conscience que c'était comme si la nature s'était vengée sur l'homme, lui qui a abusé de la terre qui nous nourrît, de l'eau et de l'air que l'on respire. Depuis longtemps, on vit dans une consommation effrénée, qui ne pouvait plus continuer! Oh, bien sûr, les mauvaises habitudes ne mourront pas avec la fin de cette crise, l'homme recommencera progressivement à exploiter son environnement de façon abusive et incontrôlée, et il est là le drame.

    • Marc Therrien - Abonné 11 avril 2020 10 h 27

      Ce qui est encore plus angoissant pour l’homme, c’est que la nature, ce toujours déjà là qui l’a précédé et qui lui succédera, demeure silencieuse et indifférente à ses appels de sens désespérés. Elle n’a pas de sentiments et elle distribue au hasard ce que l’homme perçoit comme des bonheurs ou des malheurs selon le jugement qu’il porte sur les évènements. Définitivement, l’homme de la déréliction vit très mal avec la présence de l’absence silencieuse.

      Marc Therrien

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 12 avril 2020 11 h 06

      Ma grand mère analphabète avait une compréhension des choses grâce aux dictons, qui explique simplement bien des grands concepts en une simple phrase plein de bon sens.
      Et elle en avait un de son cru qui explique tout: toute est dans toute..
      C'est ainsi qu'elle aurait tout simplement résumée votre texte et l'apparation du corona V sur terre.
      Toute est dans toute...sur cette terre!

  • Claude Bariteau - Abonné 11 avril 2020 09 h 41

    Il faut avoir une peur noire pour changer.

    Il y a une semaine, cette peur m'a envahi au plus profond de moi. Ma pression s'est déréglée, car mon anxiété était à son paroxysme.

    Tout était devenu subitement noir à la vue de l'absence de vie de ma porte-patio du sixième étage où je suis confiné à attendre ce qui tardera à se manifester et à voir ce qui saute aux yeux.

    M. Binamé, vous aviez imaginé ce moment noir comme d'autres ont imaginé, preuves à l'appui, des pandémies toutes plus meurtrières que l'actuelle.

    Vous n’êtes pas le seul. Cette peur noire est là, omniprésente. Pour vivre avec, il faut pouvoir se raccrocher à se ré-ancrer sur du solide imaginé sans lequel la peur noire ne peut que ressurgir.

    Nous sommes sur terre des millions à penser en ses termes. Il nous faudra agir dorénavant en conséquence.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 11 avril 2020 16 h 37

      je n'ai pas cette peur, pourtant je suis écologiste depuis des lunes.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 11 avril 2020 11 h 14

    Frousse

    Du vrai Greta, surtout: I wish you to panic!

  • Gaston Bourdages - Inscrit 11 avril 2020 11 h 30

    Écouter l'absence...

    ...pour mieux prendre conscience de la présence de l'absence.
    Ces véritables réalités qui nous arrivent, comme cela, de plein fouet, qui nous désarment, nous laiissent pantois, qui invitent à questionner le sens du ou des non-sens.
    Monsieur Binamé merci de nous avoir parlé de l'absence qui parle.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 12 avril 2020 15 h 10

      Écouter l'absence et regarder le vide...

  • Jean-Yves Arès - Abonné 11 avril 2020 15 h 38

    On retrouve un peu l'idée de votre film monsieur Binamé dans "Paradis trompeur"


    Ce documentaire qui retourne sur Thernobyl 20 ans après l'explosion de son réacteur nucléaire donne bien l'ambiance du comment la nature reprend vie après un arrêt complet (et instantané dans ce cas) de la présence humaine. Et de mémoire, le tout sans musique d'accompagnement. Mais une naration sobre typique aux trop rares documentaires qui ne cherchent pas le sensas.

    Faune et flore reprènent ce terrain qui soudainement n'est occupé/dominé par l'homme. En fait la radiation invisible semble avoir éloigner que l'homme. La faune elle n'en a ni conscience, ni peur. Elle rempli simplement l'espace de sa propre vie, comme toujours, en mode sauvage (les chats ont a l'oeil les loups...).

    Survol des images du docu sur Google,
    http://www.google.ca/search?q=Chernobyl+Reclaimed&