COVID-19 et rétromania

«Or, l’histoire des arts comme l’histoire de la consommation culturelle montrent que le passé, bien souvent sous forme de nostalgie, devient un refuge en temps de crise», dit l'auteur
Photo: iStock «Or, l’histoire des arts comme l’histoire de la consommation culturelle montrent que le passé, bien souvent sous forme de nostalgie, devient un refuge en temps de crise», dit l'auteur

La crise sanitaire actuelle provoque des conséquences tragiques que nous mesurons au quotidien, y compris dans le monde de l’art avec l’arrêt des productions artistiques et la mise au chômage des artistes. Le paradoxe veut qu’au même moment, la consommation culturelle s’épanouisse étant donné le temps dont plusieurs disposent à la maison. Puisque la consommation culturelle passe plus que jamais par le monde virtuel, les câblodistributeurs sont mis à contribution et des appels sont lancés auprès d’une plateforme comme Netflix pour qu’elle augmente sa bande passante.

Oui, de la culture et de l’art, même si les institutions artistiques et culturelles sont mises à l’arrêt, il s’en consomme beaucoup à l’heure actuelle via les médias traditionnels et virtuels, et cette consommation risque de s’amplifier dans la foulée des mesures de confinement.

Or, l’histoire des arts comme l’histoire de la consommation culturelle montrent que le passé, bien souvent sous forme de nostalgie, devient un refuge en temps de crise. Toutes les formes d’anxiété qu’engendre une crise créent une situation favorable à l’embellissement du temps qui l’a précédée, que ce temps soit rapproché (passé immédiat) ou éloigné (passé lointain). L’histoire des arts en fournit de nombreux exemples depuis le XVIIIe siècle : les périodes révolutionnaires, les conflits armés et les grandes guerres, tous ces moments ont favorisé un élan en faveur des arts du passé.

Le cas de la France terrassée par la Première Guerre mondiale est un exemple probant : alors que la Grande Guerre devient une véritable boucherie, les artistes français font front commun pour remettre au goût du jour la grande tradition française avec comme idéal le classicisme, brisant ainsi l’élan avant-gardiste des années 1900 à 1914. C’est ainsi que des compositeurs comme Debussy, Ravel et Stravinski, des peintres comme Picasso et Léger ou des écrivains comme Gide et Cocteau renouent avec le passé artistique en intégrant dans leurs œuvres des éléments stylistiques appartenant au classicisme des XVIIe et XVIIIe siècles.

Nostalgie et confinement

La notion de rétromania s’est imposée dans le discours intellectuel depuis la fin des années 2000, entre autres grâce à la publication d’un essai du critique musical Simon Reynolds : Rétromania. Comment la culture pop recycle son passé pour s’inventer un futur (traduction française de 2012). Des productions comme Mad Men, le retour du garage rock et la parution de films biographiques comme Bohemian Rhapsody ont mis en valeur le passé récent de la culture occidentale bien avant l’avènement de la COVID-19. En outre, un philosophe comme Theodor W. Adorno ou un historien comme Raphael Samuel ont démontré dans leurs travaux respectifs la façon dont le passé artistique pouvait être revisité par la culture contemporaine sous forme de kitsch, de nostalgie, bref d’interactions avec ce qui est reconnu comme ayant traversé l’épreuve du temps.

En quoi la crise actuelle pourrait-elle accélérer la rétromania qui a cours depuis les années 2000 ? D’une part, même si les artistes arrivent pour le moment à maintenir un lien avec leur public grâce à des initiatives virtuelles et que des sites comme YouTube permettent une circulation des objets culturels comme jamais dans l’histoire des arts, il y a des limites à ce que chacun peut créer comme œuvres en contexte de crise : les interactions sociales étant au fondement de n’importe quel art, les initiatives vont surtout être individuelles et risquent d’avoir moins d’impact à long terme. Par exemple, comment mettre sur pied la production d’un nouvel opéra à l’heure actuelle ? En dehors de tout lien social, un tel défi semble insurmontable.

D’autre part, à mesure que de nouvelles productions ne verront pas le jour, la consommation culturelle va se concentrer sur ce qui a déjà été produit. Certes, certaines œuvres, comme le plus récent disque de Louis-Jean Cormier, sortent malgré la crise. Mais, à l’inverse, on ne compte plus le nombre de lancements reportés, tant et si bien que l’effet d’accumulation risque d’être vertigineux lors du retour à la normale.

Mais ce que nous montre l’histoire culturelle des trois derniers siècles, c’est le besoin de sécurité que représente le recours au passé en temps de crise, bien souvent sous forme de nostalgie pour celles et ceux qui vivent ladite crise. Pour ne prendre qu’un exemple actuel, la série québécoise C’est comme ça que je t’aime (sur Tou.tv) apporte son lot de réconfort en faisant valoir une époque où primait une certaine insouciance, ici les années 1970. Plusieurs peuvent facilement s’identifier aux images, aux objets, aux valeurs et aux affects mis en scène dans une telle série. Par conséquent, tout porte à croire que les conséquences engendrées par la crise actuelle sur nos modes de vie amplifieront le refuge dans le passé sous forme de rétromania, même si ledit passé reste fécondé par un imaginaire propre au moment présent.

 
 
12 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 30 mars 2020 06 h 15

    La culture n’est surtout pas consommable si elle est véritablement de la culture. Pour le reste votre démonstration au regard de l’histoire de l’art, de la culture me laisse pantois. Merci.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 30 mars 2020 14 h 23

      "La culture n’est surtout pas consommable si elle est véritablement de la culture." - Yvon Montoya

      En fait la culture est consommable, mais seulement par certaines personnes à petites doses à la fois.

      Le compositeur Arnold Schönberg disait à ce propos: "Si c'est de l'art, ce n'est pas pour tout le monde et si c'est pour tout le monde, ce n'est pas de l'art."

  • Cyril Dionne - Abonné 30 mars 2020 12 h 49

    Que disait Henri Laborit encore?

    Ce que nous montre l’histoire culturelle des trois derniers siècles et des trois derniers millénaires, c’est que les besoins essentiels des humains, la sécurité, la nourriture et l’habitat ont toujours la cote même aujourd’hui. Il faut le dire, les arts, qui ne sont que des moyens de communication comme pour les langues, deviennent un luxe en temps de crise. Comme nous le disait Henri Laborit : « Confronté à une épreuve, l’homme ne dispose que de trois choix : combattre, ne rien faire ou fuir. Or, on ne peut fuir que dans notre isolement qui n’est pas 100% garanti. Ne pas combattre comme le font la Suède et les Pays-Bas présentement et voir les plus vulnérables de notre société se faire faucher par la mort, c'est lâche et égoïste. Ou bien combattre. C’est cette dernière que nous faisons. Combattre, puisqu’il s’agit de notre propre survie. Et aucun des amis imaginaires, magiques et extraterrestres de l’éther sidéral viendra à notre rescousse et donc la prière est inutile à part de procurer une béquille psychologique à ceux qui en ont besoin. Aucune aide ne viendra puisqu’ils n’existent tout simplement pas.

    C’est toujours plus facile d’émettre des belles paroles réconfortantes en ces temps incertains que de rendre service à la société. Tout comme pour le droit à la vie, la pierre d’assise des droits individuels, personne ne nous a demandé dans quelle société on voulait naître? Bien plus facile d’être millionnaire et de la famille de Justin Trudeau qu’un pauvre petit Haïtien dans un taudis durant cette pandémie. Et on ne le dira jamais assez, c’est n’est pas l’utopie qui est néfaste pour nous, mais bien le dogmatisme postnational de nos élites mondialistes de vouloir toujours garder ouvertes les frontières afin qu’ils s’enrichissent. Comme disait l’autre, pour les cannibales, le cannibalisme est normal.

    Notre imaginaire devra faire une pause et un retour sur le passé parce la situation présente, eh bien, elle est cauchemardesque.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 30 mars 2020 15 h 38

    Justement

    Justement, j'attends le livre The futur we choose, traduit en Français et publié sous le titre: Inventons notre avenir, de Christiana Figueres,
    mais à cause du virus, je ne peux me le procurer et je me satisfait de lectures de livres écrits dans le passé.
    Mais ce passé éclaire le présent, parfois.
    Ainsi, dans Le droit au froid on peut lire que le mode de vie des Autochtones du Nord est détruit par les combustibles fossiles ainsi que par une foule d'ingrédients toxiques que le vent emporte là.
    Dans le même ordre d'idées, le livre Toxique planète écrit en 2013 parle d'une épiidémie invisible, celle des maladies chroniques, dont personne ne s'occupe et qui gruge parfois 80% du budget en santé ( France) , est causée par l'environnement dégeradé. Or, hier soir, le docteur Delage, à Tout le monde en parle, parlait de la co-morbidité: Covid et maladies chroniques, telle le diabète. On voit bien, alors que la pandémie s'assoit sut cette épidémie pour mieux tuer, parce que l'écologie est négligée.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 30 mars 2020 17 h 19

    « les arts ne sont que des moyens de communication [qui] deviennent un luxe en temps de crise» (Cyril Dionne)



    Oui, la pratique du sémaphore est un art, mais serait-ce un luxe de s'y adonner en temps de crise?

    • Jean-Charles Morin - Abonné 30 mars 2020 18 h 42

      « Les arts ne sont que des moyens de communication (qui) deviennent un luxe en temps de crise» - Cyril Dionne
      "La pratique du sémaphore est un art, mais serait-ce un luxe de s'y adonner en temps de crise?" - Mathieu Lacoste

      Vu l'état actuel des technologies en communication, la pratique du sémaphore en tant qu'art constitue un luxe inutile en n'importe quel temps. Même constatation pour le télégraphe de Chappe ou les signaux de fumée.

      Monsieur Dionne voulait sûrement parler des arts dont la pratique demeure pertinente en temps normal.

    • Cyril Dionne - Abonné 30 mars 2020 19 h 15

      Cher M. Lacoste ou cher inscrit,

      Vous êtes le « poster child » des gens qui disent faites ce que je vous dis et non pas ce que je fais. Un petit Jean-Jacques Rousseau de campagne quoi, lui qui a abandonné ses cinq enfants pour s’amuser avec la noblesse. Aux dernières nouvelles, le Devoir a besoin de la contribution de tous en ces temps incertains qui existaient pour ce journal vénéré bien avant la crise de la pandémie et qui a l'amabilité de vous laissez commenter sans payer. Coudonc, vous êtes « shameless » ? Ah ! Les droits individuels qui outrepassent les droits collectifs encore une fois. Oui, misère.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 31 mars 2020 14 h 15

    « Vu l'état actuel des technologies, la pratique du sémaphore [est] un luxe inutile. Même chose pour le télégraphe ou les signaux de fumée.» (Jean-Charles Morin)



    … Donc, selon votre raisonnement, l'apprentissage des mathématiques et du français est inutile, vu que l'on a maintenant des calculatrices des correcteurs automatiques…