La langue française est à un tournant

«De nombreux francophones qui choisissent les études en anglais semblent ne pas réaliser que cela entraînera un désavantage pour leur réussite scolaire et universitaire», soutient l'auteur.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «De nombreux francophones qui choisissent les études en anglais semblent ne pas réaliser que cela entraînera un désavantage pour leur réussite scolaire et universitaire», soutient l'auteur.

Les Québécois n’ont jamais parlé autant anglais qu’aujourd’hui. Nous vivons une immersion anglaise permanente. C’est dans ce contexte qu’il faut réfléchir au fait qu’un nombre sans cesse croissant de jeunes Québécois délaissent les cégeps et les universités francophones au profit des établissements anglophones. Apprendre l’anglais n’a jamais été aussi facile, et pourtant, il semble qu’il faille mettre toujours plus d’efforts à parler l’anglais comme de véritables anglophones.

N’y a-t-il pas une illusion à croire que l’anglais est une priorité absolue ? Les jeunes rêvent de réussite professionnelle et d’un bon statut social. La possibilité d’explorer le monde est pour eux essentielle. Or, il n’est pas nécessaire de parler anglais « sans accent » ou avec une aisance totale pour accéder à une carrière de haut niveau, ni pour être citoyen du monde. Le Québec et le monde sont peuplés en vaste majorité de non-anglophones, qui parlent anglais comme ils le peuvent, avec une multiplicité de beaux accents !

De nombreux francophones qui choisissent les études en anglais semblent ne pas réaliser que cela entraînera un désavantage pour leur réussite scolaire et universitaire. Qu’on le veuille ou non, notre langue maternelle nous définit. C’est en parlant le français que nous sommes à notre meilleur. Devenir un parfait bilingue est un objectif qui a un prix. Certains étudieront en anglais sans jamais le maîtriser parfaitement. Ils deviendront moins à l’aise dans leur langue natale sans vraiment en gagner une autre. Un désastre !

Nous laissons s’assoupir une partie de nous-mêmes qui nous inscrit dans la longue durée. Le mouvement massif vers l’anglais ne peut être sans conséquences pour l’avenir du Québec. Ne préparons-nous pas une société où parler anglais « sans accent » sera obligatoire pour avoir du succès ? N’y aura-t-il pas une certaine exclusion de ceux qui ne parlent pas assez bien l’anglais ? Ne sommes-nous pas déjà en train de trahir les immigrants qui ont choisi de devenir Québécois en croyant que leur maîtrise du français serait un atout ? Nous nous dirigeons vers une société où les anglophones n’auront plus besoin d’apprendre le français, tandis que les francophones devront travailler dur pour vivre chez eux une langue qui n’est pas la leur. […]

Continuons donc à parler anglais imparfaitement, avec notre accent français, créole, maghrébin, ou autre. Cela est maintenant facile, dans cette mondialisation où règne un anglais simplifié. Continuons aussi d’offrir aux anglophones ce luxe que les francophones hors Québec n’ont pas : des institutions d’enseignement supérieures dans leur langue minoritaire. Mais de grâce, ayons le courage de faire le nécessaire pour que nos cégeps et nos universités restent vraiment francophones, non bilingues, et qu’ils retrouvent les milliers d’étudiants perdus. Étendre la loi 101 aux cégeps est une solution légitime et réaliste. Ceux qui la rejettent ont le fardeau de proposer quelque chose de plus efficace. La langue française est en Amérique à un tournant de son histoire. Nous pouvons imaginer qu’elle n’est qu’un poids mort, et la laisser dépérir, ou retrousser nos manches pour faire durer l’aventure quelques siècles de plus.


 
29 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 12 mars 2020 03 h 39

    Équipée

    Il est très possible d'être bilingue et bon dans les deux langues. Et il est très possible d'être unilingue et mauvais dans une langue. Les réseaux sociaux le prouve et c'est aussi vrai pour l'anglais que le français.
    C'est une question d'équipe. On peut jouer pour l'équipe française, l'équipe anglaise ou même les deux équipes. Il y a des unilingues anglais ou français qui font de mauvais jeux pour leurs équipes. Doit-on insister pour les garder?
    Et puis, forcer les gens à jouer pour son équipe n'en fait pas de bons joueurs. Il faut plutôt avoir de bons joueurs et un bon esprit d'équipe pour avoir plus de bons joueurs et une meilleure équipe. Faut pas compter sur les lois. Faut se servir d'intelligence.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 12 mars 2020 08 h 20

      M. Lamarche, vous semblez ne voir aucuns problèmes à la situation actuelle. Vous oubliez que nous sommes minoritaires. Cela vous dit quelque chose le village retranché des Gaulois en Armorique ?

      https://fr.wikipedia.org/wiki/Village_d%27Ast%C3%A9rix_et_Ob%C3%A9lix

      Les Néerlandais, peu nombreux, n'ont aucune crainte pour leur langue parce qu'il n'y a aucune concurrence aux Pays-Bas. Et ils parlent tous anglais. Mais ici, nous baignons dans une mer anglophone,

    • Cyril Dionne - Abonné 12 mars 2020 08 h 44

      Personne n’est un parfait bilingue. Personne. Toute personne doit faire un choix personnel pour se donner une couleur aux autres. Pensez-y bien, il faut toujours se demander dans quelle langue pense-t-on et lorsque nous nous exprimons lors d’émotions fortes et instinctives? Quelle langue sera choisie?

      C’est une expérience que j’ai vécu dans les soi-disant écoles françaises en Ontario. Tous insistaient que le français était leur langue première, mais lorsque leur progéniture faisait face à des émotions fortes, quelles soient positives ou négatives, eh bien, on voyait tout de suite leur langue maternelle et c’était l’anglais plus souvent qu’autrement.

      Personnellement, je parle, le lis et j’écris les deux langues à un niveau d’enseignant et pis après? Oui, cela ouvre beaucoup de portes au niveau professionnel et nous donne une grande flexibilité, et pis après? Je vis cette ambivalence de deux langues et souvent je pense en français ou en anglais dépendant la situation ou le contexte. Aussi, souvent, on n’est pas assez francophone pour les francophones et pas assez anglophones pour les anglophones. Je préférerais avoir seulement une langue. De toute facon, bientôt la technologie nous rattrapera au sujet du bilinguisme et nous n’aurons pas besoin d’apprendre une deuxième langue avec la traduction simultanée en temps réel à un niveau très raffiné, ce qui existe déjà.

      Encore une fois, c’est l’aménagement culturel et linguistique qui définit une personne en société. Sans cet ancrage qui va au plus profond de notre être, nous devenons aux yeux des autres, un numéro et pour nous-mêmes, nous nous sentons déposséder physiquement, psychologiquement et spirituellement. La langue nous donne nos repères d’hier pour nous aider aujourd’hui à entrevoir un demain qui est à notre image tout en étant ouverts et inclusifs.

      Le Québec est français et ce sera toujours dans la langue de Vigneault que nous nous exprimerons. La loi 101 aux cégeps, point à la ligne.

    • Michel Pasquier - Abonné 12 mars 2020 09 h 42

      Monsieur Dionne a parfaitement raison ``Personne n’est un parfait bilingue. Personne``
      La réalité c'est que beaucoup de ceux et celles qui se disent parfaitement bilingues ne font que baragouiner les deux langues.
      Expérence de ma vie professionnelle passée.

    • Serge Lamarche - Abonné 12 mars 2020 16 h 12

      Bon, personne n'est parfaitement unilingue non plus, sauf les spécialistes de la langue. Et si ça se trouve, les unilingues ont une maitrise de la langue inférieure aux bilingues. Quand je parle de bilingues, je ne parle pas de prétendus bilingues. Il y a aussi plein d'anglais qui se prétendent bilingues et quand on leur parle français, ils comprennent de travers.
      Le fait est prouvé que maitriser plus d'une langue est bon pour le cerveau, à tous points de vue. Maitriser les mathématiques aussi, une autre langue.

  • Jean Lacoursière - Abonné 12 mars 2020 06 h 31

    Pourquoi les jeunes francophones passent-ils à l'anglais ?

    Voici un extrait d'une entrevue que Frédéric Lacroix a accordée à MBC :

    (Hyperlien : https://www.journaldequebec.com/2020/03/10/pourquoi-les-jeunes-francophones-passent-ils-a-langlais)

    « Qu’est-ce qui fait qu’un francophone ressente le besoin d’aller dans un cégep anglais pour apprendre une langue qu’il devrait déjà savoir?

    « Le problème est mal posé.

    « Les jeunes qui choisissent le cégep anglais sont, pour la majorité, déjà bilingues. Beaucoup plus bilingues, en tout cas, que leurs parents ne l’étaient à leur âge. Leur motivation, pour plusieurs, n’est plus de type instrumental mais de type intégratif : ils ne veulent plus seulement apprendre l’anglais (qu’ils connaissent déjà), mais s’intégrer au groupe anglophone. Cela est normal : tout au long de leur scolarité, depuis la première année du primaire, on leur a martelé l’importance extrême de l’anglais, dont la maîtrise serait la condition première du succès au Québec. Le message a été reçu 5 sur 5. Le collégial anglais récolte ainsi les fruits semés, dans les écoles françaises, tout au long du primaire et du secondaire. »

    • Serge Lamarche - Abonné 12 mars 2020 16 h 20

      Pourquoi l'anglais serait si utile au québécois sur le marché du travail? Serait-ce parce qu'on se laisse acheter par les anglais? Exemple: RONA est propriété d'états-uniens maintenant. Par contre, vu qu'il y a des RONA dans l'ouest, et même un ici, dans les Rocheuses, un bout de français fait son apparition. Je peux avoir les contrats en français. Pas pire pan toute.
      Autre exemple inverse: Bombardier ne s'est pas fait acheter par Boeing mais par des compagnies plus françaises. Ça implique que le français ne va par perdre de poil avec cet achat.
      Les mines sont souvent propriétés anglaises.
      Le problème est là. Pas au niveau légal. Faut créer ses propres emplois et ses propres compagnies francophones... et les anglais vont trouver important de parler français.

  • Françoise Labelle - Abonnée 12 mars 2020 07 h 41

    La maîtrise de sa langue maternelle est essentielle

    Je me souviens de deux copines américaines qui admiraient mon anglais pourtant appris dans les camps de vacances vers 14-15 ans. J'avais un accent mais elles trouvaient mon anglais académique. Même jugement d'une amie allemande de mon fils envers un collègue polyglotte (russe, allemand, italien, français, anglais): son allemand sonnait académique.
    On n'apprend une langue seconde à partir de sa langue maternelle. SI celle-ci n'est pas maîtrisée, on donnera le change avec des expressions en vogue mais pas longtemps. Parler, c'est calculer rapidement l'effet que diverses formulations possibles auront sur l'interlocuteur et choisir celle qui est maximalement précise et informative. On est loin de l'accent.
    À moins d'avoir été élevé très tôt dans les deux langues, on distinguera toujours votre accent si on veut vous nuire parce qu'il y a de nombreux accents très différents en anglais (écossais, texan, etc.). Le «gouvernateur» Schwarzenegger a bien réussi malgré zon agzent allemand prononzé. De nombreux scientifiques d'origine étrangère (Andrei Linde, Carlo Rovelli, Aurélien Barrau, etc.) reconnus ont un accent en anglais.

    • Serge Lamarche - Abonné 12 mars 2020 16 h 28

      Il est prouvé que c'est plus efficace d'apprendre plusieurs langues au départ. Qu'il est faux de croire que la maitrise de la langue première sert de base à la seconde. Les enfants comprennent mieux les logiques des langues en général en étant exposés à plus d'une.
      Les accents ne sont pas pertinents. Tout le monde a l'accent d'où ils viennent. Les accents sont même régionnaux. Si on veut vous nuire avec un accent, la charte des droits canadienne (et québécoise je crois) s'applique et vous pouvez poursuivre en cours. Il est interdit de discriminer selon la race, le genre et la provenance, entre autre.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 12 mars 2020 08 h 23

    100 % d'accord M. Georges-Rémy Fortin

    Bravo.

    Votre prénom est-il un hommage à Hergé (Georges Remi) ?
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Herg%C3%A9

  • Claude Bernard - Abonné 12 mars 2020 09 h 03

    Les Français le font, pourquoi pas nous?

    Les Français, en général, peinent à apprendre l'anglais mais possèdent le français à fond.
    Et nous?
    C'est très inégal: certains parlent et écrivent un excellent français et un anglais, disons, moyen; d'autre vice-versa.
    La ruée ver l'or anglais est en partie basée sur un mythe en partie sur la réalité et distinguer entre les deux n'est pas chose aisée.
    Chacun évalue sa propre situation, ses ambitions et ses rêves; forcer tout le monde dans un moule francophone aux résultats incertains serait un nivellement vers le bas, encore une fois, au nom d'un but honorable mais sans évaluer les conséquences connues et inconnues.
    Un peuple fier doit être formé d'individus libres et non d'esclaves formatés par des politiciens cherchant la facilité sans réfléchir.
    Sauver la langue maternelle d'une société unique et distincte est admirable et digne de sacrifices .
    De là à agir à l'aveuglette avec la première solution qui nous apparait plausible, c'est faire preuve d'une légèreté digne d'un gouvernement de géomêtres.
    C'est une vue de l'esprit; autrement dit, une sottise, une abérration dont nous nous remettrons pas.