À propos du néo-romantique Handke

«S’il n’est pas
Photo: Anders Wiklund / TT News Agency / Agence France-Presse «S’il n’est pas "moral", [Peter] Handke pourrait du moins être cohérent», réclame l'auteur.

Dans une libre opinion signée Yves Gingras publiée le 23 octobre (« La moralisation de la littérature et des sciences, une régression sociale »), et d’une autre sous la signature de Nadou Loyat le 10 décembre (« À la défense de Peter Handke »), on a pu lire des propos qui amalgament, pour l’un, des mondes forts différents : la science, qui se réclame d’exactitude et de mesure, et la littérature, qui peut prétendre à explorer le tout de l’expérience humaine par la fiction, la poésie, l’essai, le théâtre ; et pour l’autre, les carrières littéraires de Knut Hamsun, soutien d’un parti nazi dans les années 1930 et Prix Nobel 1920, et Handke, soutien d’un gouvernement génocidaire dans les années 1990 et Prix Nobel 2019. Dans sa démonstration, M. Gingras passe très rapidement de l’affaire Handke, qu’il expédie en deux paragraphes, à son domaine d’expertise, ce qui l’amène à comparer le soutien d’un écrivain à un dictateur responsable de crimes contre l’humanité à une affaire d’adultère au début du XXe siècle. Il transforme ainsi Salman Rushdie, Jonathan Littell ou l’auteur de cette modeste lettre en défenseurs de la « moraline », comme disait Nietzsche.

Dans cette affaire, plutôt qu’Hamsun, nazi bien après l’obtention de son Nobel, comment ne pas ramener le point Godwin de l’histoire littéraire, Louis-Ferdinand Céline ? L’auteur des Bienveillantes, Jonathan Littell, dit que Céline est un immense écrivain et que, malgré le fait que c’était un fasciste, il est possible d’apprécier certains de ses livres parce que Céline est mort. Il exagère, dites-vous ? Si, dans les années 1950, l’académie suédoise avait décidé d’accorder son prix à l’auteur du Voyage au bout de la nuit, n’aurait-elle pas, couronnant une oeuvre et non seulement un titre ou l’autre, aussi couronné l’auteur violemment antisémite de Bagatelles pour un massacre et des Beaux draps, livres jamais reniés par son auteur ?

Rappelons qu’Handke a lui-même « godwinisé » la controverse en affirmant que les Serbes des années 1990 étaient comme les Juifs pendant le IIIe Reich, disant même, en 1999, que Belgrade frappée par l’OTAN était un « nouvel Auschwitz ». Il ne s’agit pas ici de censurer Céline, Hamsun ou Handke (on peut trouver leurs oeuvres sur les étagères de la librairie dans laquelle je travaille) mais d’être conséquent. Quand Handke se rend aux obsèques d’un dictateur génocidaire, quel est donc le message de l’écrivain ? Pas de rapport avec la littérature, dites-vous ? Aurait-il pu y assister aux premières loges s’il avait été plombier ?

Handke n’a pas écrit que de la fiction, mais aussi des carnets et des essais, dont Autour du grand tribunal (Fayard, 2003) à propos du procès de Milosevic auquel il assista. Nul doute qu’un jour, on regroupera aussi les lettres et interventions publiques du Nobel 2019, et donc aussi sa défense des politiques d’un gouvernement reconnu coupable de nettoyage ethnique. On est loin, ici, d’un Hamsun néo-romantique « tendu vers l’universel comme ultime “patrie” », tel que décrit par Loyat.

On pourrait défendre le Nobel de chimie Fritz Haber comme le fait Gingras en arguant qu’il travaillait pour l’effort de guerre allemand et que ses découvertes furent (peut-être) utilisées à son corps défendant. Mais comment défendre Handke se servant de la notoriété que lui a apportée son oeuvre pour publiquement nier le massacre de Srebrenica ? Néo-romantisme, vraiment ? Quid de la responsabilité personnelle, de la science (et de la littérature) sans conscience et de la « ruine de l’âme » ?

Il ne s’agit pas de soumettre le littéraire au politique, mais de reconnaître les enjeux de l’engagement de l’écrivain, qu’il soit aveugle au réel (comme Hamsun) ou salaud génial (comme Céline). Je n’ai pas de qualificatif pour Handke, mais comme l’a écrit Albert Camus, un homme, « ça s’empêche », et un Nobel, ça se refuse. S’il n’est pas « moral », Handke pourrait du moins être cohérent, lui qui déclarait il y a cinq ans à peine que le Nobel n’avait aucun sens et qu’il devrait être supprimé.


 
4 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 12 décembre 2019 08 h 18

    Littérature pour littérateurs

    Suite à une chronique dans ce journal vantant les qualités stylistiques, hautement littéraires, de Peter Handke, j'ai emprunté un peu au hasard deux de ses romans (L'angoisse du gardien de but..., et Le Chinois de la douleur) pour me faire mon idée sur lui. Ai-je bien choisi? Ces livres m'ont décontenancé, oui, par leurs méandres infinis,
    mais pas épaté, par la froideur et l'insignifiance des protagonistes. N'est pas Proust qui veut ! Ça fait plusieurs fois, récemment, que j'abandonne des bouquins hautement acclamés où on essaie de réaliser un exploit littéraire,
    de faire parler de soi, plutôt que décrire des situations qui me font dire '' j'ai ressenti ça moi aussi'', ou ''ça aurait pu arriver à tel ami ou parent'', ou encore ''qu'aurai-je fait, moi, pris dans cette situation?''

  • Loyola Leroux - Abonné 12 décembre 2019 09 h 37

    Le prix Nobel de littérature et la rectitude politique

    Monsieur Desmarais, avouez que, pour une rare fois, le Prix Nobel de littérature, tres influencé par la rectitude politique, n’a pas penché du coté de votre tendance idéologique. Il était difficile de ne pas récompenser une écrivain comme Handke, aussi populaire. Actuellement, ses idées ne sont pas à la mode chez certains intellectuels, mais elles pourraient le devenir dans un futur proche !

  • Daniel thérien - Inscrit 12 décembre 2019 11 h 08

    Tout est politique et vraiment M. Leroux : À la mode

    Monsieur vous écrivez: “Il ne s’agit pas de soumettre le littéraire au politique,” Puisque la politique c'est “tout ce qui concerne le citoyen” , rien n'est innocent. même plus acheter un café ou une barre de chocolat. TOUT EST POLITIQUE et j'approuve Camus et surenchérit avec lui et je citerai Hubert Reeves (approximativement et de mémoire): “Nous n'avons plus de temps pour le non-sens” . Et tout est non sens chez Handke....ou opportunisme et contradictions (peut-être juste monétaire ou vaniteuse?)
    M. Leroux ce qui est à la mode est vite démodé et appuyé un génocide vous trouvez que ça peut devenir à la mode? Tendance idéologique ? vraiment ?
    En terminant rien n'est plus politique que le Prix Nobel...Quelles sont les motivations du Nobel ? qui tire les ficelles du Nobel ? quels instruments politiques servent au prix ? Tout est politique et la littérature comme les barres de chocolat n'y échappe pas. Cessons de voir dans l'art un vide politique. Quand Picasso peint Guernica , quand Vinci peint la Joconde et Michel-Ange couvre le plafond de la chapelle Sixtine de ses amants nus (lgbt avant l'heure) vous croyez qu'ils ne posent pas des gestes politiques ?
    À la limite ceux qui ne veulent pas être politique , le sont encore plus , pas pour rien que des gens qui n'ont prônés que la paix (Lennon, Gandhi) meurent assassinés. Rien n'est plus politique que la paix !
    En tant qu'écrivain séparatiste , je ne pourrais jamais accepter le Prix du Gouverneur Général . Voilà mon statut politique qui relierait mon travail à la société. Être cohérent a un prix mais bien peu le sont et beaucoup mette l'argent là où la bouche a parlé avant, quand il s'agit de cohérence. Ils devienent odieux et rampent toujours un peu plus... insignifiants comme leurs livres....ce n'est pas parce qu'on est connu et lu qu'on est bon. Mais bon ou mauvais chaque écrivain est politique.

    • Loyola Leroux - Abonné 12 décembre 2019 17 h 19

      Regarder la liste des Prix Nobel de littérature ou de la Paix depuis 30 ans. Vous constaterez le haut degré de rectitude politique.