Programme politique ou protocole scientifique au PQ?

La présidente du Parti québécois, Gabrielle Lemieux
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir La présidente du Parti québécois, Gabrielle Lemieux

Le 5 septembre, le Parti québécois a enclenché sa refondation en dévoilant sa proposition principale. Le point J de la déclaration de principes surprend, la formation s’engage à « en arriver à des décisions rassembleuses et courageuses qui s’appuient sur les connaissances scientifiques ».

Une réflexion sur le rôle de la science en politique éclairerait sous un nouvel angle la crise de légitimité des institutions démocratiques. Pendant ce temps, demeure la question fondamentale que plus personne ne soulève au Québec, celle de la légitimité du régime instauré par la Charte canadienne, qui neutralise la voix de l’Assemblée nationale. Même le PQ, créé pour la poser, temporise.

Pourtant, dans Après le naufrage, le militant et candidat pressenti à la chefferie du PQ Frédéric Bastien affirme qu’un projet transcendant doit engager le peuple dans son avenir. Selon lui, la transcendance d’un programme politique consiste dans sa capacité à projeter au-delà de la réalité immédiate. Mais si la formation recadre ses valeurs — liberté et nationalisme, protection de l’environnement, équité et justice — dans le périmètre de la science, elle réduit la politique à la gestion publique et retire aux valeurs leur capacité à nous mobiliser pour changer le monde.

Le savant et le politique

Le savant et le politique emploient chacun un discours qui possède sa logique propre, d’après Weber. Tandis que la science est l’affaire de méthodes servant à prouver la vérité des faits, un projet politique enjoint à une action justifiée sur la justesse de valeurs ou principes. Le fait scientifique est vrai ou faux ; la norme d’action est juste ou injuste.

Après Hume qui a critiqué l’empirisme, Kant s’est appuyé sur ses idées pour distinguer trois questions existentielles qui procèdent chacune d’un raisonnement différent : Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que puis-je espérer ? Puis, Habermas a analysé le processus de rationalisation du monde, qui le décentre en sphères spécialisées : objective de la science, normative du droit et subjective de la personnalité. D’ailleurs, convaincu qu’il est encore possible de recentrer ces sphères sur le monde vécu, il a ancré la philosophie pratique dans la raison communicationnelle.

Certes, les politiciens s’appuient sur les conclusions scientifiques pour délibérer sur la norme la plus juste à adopter. Mais le législateur n’a pas à mener un débat selon la méthode scientifique, car il faut distinguer entre faits et normes. L’objectivité, la neutralité et l’impartialité incombent au chercheur, tandis que la conviction est l’apanage des politiciens. Néanmoins, le point J laisse croire que les faits vrais dicteront les normes justes comme si un programme politique était un protocole scientifique.

Vers le scientisme ?

Le scientisme préconise que la science résolve tous les problèmes. Avant que les mesures gouvernementales soient promulguées, leurs effets devraient être prévus par des recherches, ce qui restreindrait la réflexion sur la justesse d’une norme à un déterminisme causal propre aux sciences, surtout naturelles. Outre la Cour suprême pour invalider une loi québécoise, il suffirait d’invoquer un cas faisant exception à la théorie scientifique inspiré de la falsification de Popper, qui doute d’ailleurs de la scientificité des sciences humaines.

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9 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 16 septembre 2019 06 h 52

    'Science' et 'données probantes' : des choses à manier prudemment

    Certaines personnes qui « se basent sur la science » avec passion ressemblent à des enfants qui courent avec des ciseaux. Ça mène souvent à des analyses nous montrant l'arbre au dépend de la forêt. Il n'est pas facile de bien voir la forêt; ça demande plus de connaissances et plus de travail.

    Le point J du programme du PQ semble résulter du scientisme ambiant. Ce n'est parce que des entités se foutent honteusement de certains résultats scientifiques (compagnies pétrolières et États agissant comme si le réchauffement du climat était bénin, mouvement anti-vaccin prenant de l'ampleur, etc.) qu'il est raisonnable de vouloir contrebalancer ces conneries en appliquant la méthode scientifique à tous les aspects de la vie et de la société.

  • Marc Therrien - Abonné 16 septembre 2019 07 h 32

    Le monde est neutre effectivement, mais la vie est éprouvée affectivement


    Quand je lis que le PQ s’engage à «en arriver à des décisions rassembleuses et courageuses qui s’appuient sur les connaissances scientifiques», je me rapporte au livre d’Étienne Groleau, «L’oubli de la vie. Critique de la raison parodique», pour dire qu’il est définitivement bien ancré lui aussi dans la modernité qui a consacré le règne de la raison. Puisque la science est impuissante à fixer les raisons premières et finales de l’existence et d’accorder de la valeur aux choses, c’est par le retour à la prise en compte de l’affectivité qu’on pourra établir «le fondement nécessaire pour vaincre le spectre du relativisme» et une réflexion éthique fondamentale située au-delà de la logique, de la subordination aux enjeux économiques et d’un rationnalisme procédural.

    Marc Therrien

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 16 septembre 2019 08 h 12

    Et vlan !

    C'est mal parti au PQ.

  • Denis Blondin - Abonné 16 septembre 2019 09 h 15

    Les dérives du scientisme

    Les dérives du scientisme que vous dénoncez sont un phénomène très généralisé dans notre société. Nous continuons d'ouvrir des programmes universitaires appélés « Sciences de l'administration », » RécréoLOGIE », etc., comme s'il fallait à tout prix se réclamer de la Science pour être respecté, et comme si une quelconque Science pouvait nous dire comment amuser, comment enseigner, comment animer une équipe ou une entreprise, comment organiser un État, etc.
    Un bon nombre de militants de cette conception matérialiste du monde et de la société sont même convaincus qu'ils peuvent prouver la non-existence d'un dieu et recommencent le procès de Gallilée (1632) en inversant simplement le verdict quant au détenteur de la Vérité.
    Nous remplacerons bientôt l'expression « Art de vivre » par « Science de vivre ».

    • Claude Bernard - Abonné 16 septembre 2019 15 h 40

      M Denis Blondin

      Même les économistes qui se trompent si souvent se réclament de la «science néfaste» qui est la leur.
      Les administrateurs utilisent tous les jour statistiques et prévisions par algorithmes; ce n'est pas là une science exacte mais une science «molle».
      De plus en plus comment amener à participer en société et distraire les esseulés (hommes, femmes es autres sexes) de 7 à 77 ans devient une autre science molle.
      En effet, cela est matérialiste (jusqu'à un certain point); quand même cela le serait: si cela rend une âme moins triste, quoi de plus doux à l'âme du récréalogiste?

    • Raymond Labelle - Abonné 16 septembre 2019 19 h 08

      Il est vrai qu'il faut se méfier du scientisme - qui n'est pas de la science, voire non-scientifique - la science sérieuse connaissant ses limites dans l'appréhension du réel.

      Quand on parle de s'appuyer sur la science, espérons que l'on parle de choses qui font un consensus temporaire (tout consensus scientifique est vu comme possiblement à remettre en question plus tard peut-être) - comme par exemple les observations et explications générales du GIEC, l'effet de la pollution atmosphérique sur la santé, etc.

  • Guy Ducharme - Abonné 16 septembre 2019 13 h 20

    Il faut bien trouver quelque chose qui ne va pas

    M. Bouthillier semble avoir lu la proposition principale du PQ avec l'idée bien arrêtée de trouver à tout prix quelque chose qui ne va pas. On voit qu'il a beaucoup travaillé, qu'il a bien sué et déployé de grands efforts du surinterprétation pour arriver à ses fins.