Nelly Arcan, échapper à la vie pour être sauvée

L'auteure Nelly Arcan
Photo: Jacques Grenier Le Devoir L'auteure Nelly Arcan

Quand Brigitte Bardot, en 1960, tenta de s’enlever la vie, le cinéaste Pier Paolo Pasolini déclara publiquement comprendre les résolutions de suicide de celle-ci, qui souffrait sans doute comme lui de se voir systématiquement falsifiée à force d’être utilisée pour fabriquer l’événement. Nelly Arcan avait gardé le souvenir honteux d’une émission de télé où on s’était ainsi servi d’elle, où ça avait été à son tour d’être travestie : invitée en tant qu’écrivain, mais traitée comme une catin. On y avait fait du décolleté de sa robe l’« événement ». Elle avait été assommée ce soir-là, et si elle avait acquiescé à l’invitation tristement crétine qui lui avait alors été faite d’embrasser une fille à pleine bouche pour amuser la galerie, elle n’aurait pas survécu une minute de plus. Elle a dit non, embarrassée, mais le seul fait qu’on ait cru qu’elle pourrait céder l’avait déjà humiliée.

La duplicité de Nelly Arcan dérangeait : elle était, tout ensemble, celle qui analysait lucidement le mimétisme consumériste sous la dictature des images, et qui lui disait non, et celle qui restait consciente du pouvoir marchand de sa propre image, et qui lui disait oui. Elle comptait sur deux choses pour contraindre les autres à la regarder : son corps et ses mots, dont elle allait s’efforcer de tirer, de l’un et de l’autre, le maximum d’effet. Elle voulait vivre simultanément dans les regards et dans les têtes d’une multitude de personnes ; son éclat et son intelligence les forceraient tous à tenir compte de sa présence. N’arriver à éblouir qu’une poignée d’individus l’aurait mortellement déçue.

Une vraie douleur de vivre

Que dissimulait chez Nelly Arcan ce qu’elle appelait « l’exigence de séduire » ? Il y avait, cachée là, une vraie douleur de vivre. Sa silhouette de poupée, c’était du camouflage ; le visage lisse et les seins bombés, de la poudre aux yeux pour détourner l’attention de la douleur de n’être qu’Isabelle Fortier. Nelly Arcan a voulu exister en dehors de sa cage : du nom qu’elle avait reçu à la naissance, du corps qui lui avait été donné et de l’avenir quelconque qui lui était réservé. C’est pour échapper au sort de « n’être que » qu’elle s’est appliquée à se créer une nouvelle identité : un nouveau nom, une autre date de naissance, un corps remodelé, une oeuvre, une renommée.

Le pouvoir de captiver les autres appartient, dit-on, à l’auteur captif de lui-même. Arcan a écrit pour venir à bout d’elle-même et dans l’incertitude du prix à payer pour y arriver. Dans ses récits Putain et Folle, l’auteure qui sent son existence lui monter à la gorge est prise d’une envie de hurler, mais elle a beau crier sa douleur à l’univers entier, il y a des vérités que personne ne veut entendre et, parmi elles, « JE VAIS MOURIR, JE VAIS MOURIR » est une des pires. Le catastrophisme de certains écrits se mesure toujours trop tard, quand tout est fini.

Nelly Arcan s’est enlevé la vie le 24 septembre 2009 à l’âge de 36 ans. Sa mort a pris tout le monde par surprise et a coupé le souffle aux étourdis qui auraient eu envie de l’écraser de leur mépris. Des autorités, qui avaient laissé la romancière en plan de son vivant, lui ont fait crédit après qu’elle eut basculé dans le néant. Arcan, qui avait prédit que son avenir se réaliserait sans elle, est sortie du tombeau dans une forme éblouissante, la forme des morts devant lesquels on se prosterne, celle des décédés qui ont recouvré leur intégrité. La vie, il faut parfois lui échapper pour être sauvé.

Si vous avez besoin d’aide, n’hésitez pas à appeler la Ligne québécoise de prévention du suicide au 1 866 277-3553.

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2 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 24 août 2019 08 h 02

    Au risque de faire naufrage devant l'infini


    Quel individu hédoniste, obnubilé par sa recherche personnelle de gratifications immédiates dans sa poursuite incessante du bonheur est vraiment disponible pour accueillir la souffrance d’autrui? On souffre maintenant seul avec son thérapeute quand on réussit à en trouver un. Ainsi, de façon totalement paradoxale, le suicide, par le silence absolu de la personne souffrante qui prend ce moyen ultime de crier tout son mal de vivre qui ne peut être entendu, provoque un arrêt momentané de la course permettant d’écouter un peu ce qui ne va plus en nous et autour de nous. Pour le reste, si «Arcan a écrit pour venir à bout d’elle-même et dans l’incertitude du prix à payer pour y arriver », elle l’a fait au risque « faire naufrage devant l’infini » comme dirait Nietzsche.

    Marc Therrien

  • Jean-Henry Noël - Abonné 24 août 2019 13 h 08

    Un prix à payer

    Il doit toujours un prix à payer pour une femme qui se donne pour de l'argent. Je ne sais pas pour l'autre genre. Alors, disons «pour quiconque». Après tout, travailler, c'est aussi se donner pour de l'argent.