Le Village est un lieu de mobilisation face au VIH

Le Village gai de Montréal
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le Village gai de Montréal

Sous prétexte d’apporter un regard critique sur les évolutions du Village, le texte d’opinion de Jacques Lalonde publié le 18 juillet dans les pages du Devoir dépeint un portrait très biaisé de la situation. On laissera à l’auteur ses opinions sur la vie gaie contemporaine, pour se concentrer sur la partie la plus problématique de son texte.

Pour appuyer son argument, il dresse en effet le portrait fictif — et dramatique — d’un jeune gai débarquant à Montréal. S’ensuit une série de clichés sur la consommation de drogue, le travail du sexe et les infections transmises sexuellement (ITS), qui constitueraient la trame de l’expérience communautaire… Outre qu’elles flattent des préjugés homophobes bien ancrés, ces assertions entretiennent la stigmatisation envers les usagers de drogues ou les travailleurs du sexe. Elles dénigrent également sans nuance le travail essentiel des organismes communautaires, des cliniques, des chercheurs et de la santé publique en matière de prévention des ITS et du VIH.

Il est faux et injurieux d’écrire que les acteurs de la santé sexuelle, impliqués historiquement auprès de la communauté LGBT, favoriseraient d’une quelconque manière la transmission des ITS. Certes, la situation du VIH chez les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes demeure une préoccupation majeure, c’est même le coeur de nos interventions au quotidien. Or, on ne saurait réduire cette préoccupation à un simple enjeu de « mauvais comportements » sexuels.

En comparaison avec les hétérosexuels, les hommes gais et bisexuels ont massivement recours au préservatif et aux autres moyens de protection à leur disposition. Ils se font dépister régulièrement, et sont bien mieux informés sur ces sujets que la moyenne de la population générale. Ces habitudes de prévention, ce souci de soi et des autres, découlent de la mobilisation collective contre le sida, depuis les années 1980. Une mobilisation dont le Village a été et demeure le théâtre privilégié. En témoigne la présence dans ce quartier du parc de l’Espoir, qui rend hommage aux personnes victimes de l’épidémie.

Si des difficultés persistent dans ce domaine, elles sont plurielles. Sur le plan systémique, tous les gais ne sont pas égaux dans l’accès à la prévention et à la santé, les recherches scientifiques l’ont bien démontré. Les barrières sont nombreuses : l’éloignement géographique des services, la précarité financière, l’homophobie intériorisée ou encore la peur d’être discriminé par un professionnel de santé. Plutôt que de pointer du doigt une communauté et un quartier, on gagne à intervenir, comme nous le faisons, sur l’ensemble des facteurs défavorables à la santé des membres de ces minorités.

Non, la communauté homosexuelle ne se réduit pas au partage d’une même sexualité : le vécu de l’homophobie, de l’intolérance et du rejet continue de tisser une communauté d’expérience, et crée en retour des liens de solidarité. Dans ce contexte, les différents acteurs du milieu de la santé jouent, au coeur de la communauté gaie, un rôle clé pour favoriser le bien-être et l’épanouissement des hommes gais. Un combat qui reste d’une brûlante actualité à l’heure où Montréal s’est engagé à devenir une « ville sans sida ».

*Cosignataires :

Jeansil Bruyère, directeur général – ACCM

Joanne Otis, professeure au département de sexologie de l’UQAM

Frédérick Pronovost, codirecteur général – RÉZO

Réjean Thomas, président-directeur général – Clinique médicale l’Actuel

David Thompson, membre du CA de RÉZO

Anne Vassal, direction du développement et de la planification – Clinique médicale l’Actuel

Chris Lau, directeur général de Maison Plein Coeur

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1 commentaire
  • Jean Robillard - Abonné 22 juillet 2019 12 h 24

    Le regard médical et le point de vue socio-anthropologue

    On peut fort bien soutenir une thèse critique à l’endroit du « Village » et de ce qui s’y vit et du type de rapports sociaux qui y règne, sans tomber dans le moralisme. Or, tant le texte de monsieur Lalonde que celui-ci qui entend y répondre, ne font que cela. Le regard « medicalocentriste » est ici parfaitement exemplaire de l’assujettissement de l’analyse morale à un objectif de santé publique, et qui revient dans ce cas-ci à promouvoir la primauté du choix individuel contre l’idée même d’une quelconque forme de déterminisme social (ce dont témoigne éloquemment le passage sur les « travailleurs du sexe »). Le « Village » est un ghetto, rien d’autre. Un quartier fermé par des frontières invisibles mais perceptibles en raison des comportements et des rapports sociaux qui y sont remarquables. Soyez sans crainte, je suis moi-même gai et pas du tout homophobe intériorisé. Mais ce quartier, que j’ai un peu fréquenté grâce surtout à un ex-conjoint qui en appréciait particulièrement les tristes spectacles de drag au cabaret dont je tairai le nom, n’a pour seule raison d’etre que l’activité économique qu’il génère. Tant mieux si des gens d’affaites LGBT y font carrière, mais n’empêche que cette activité a besoin des rapports sociaux et des comportements qui y sont sociologiquement manifestés afin d’atteindre ses buts, entre autres grâce à la promotion touristique et de l’apport économique de cette dernière industrie. C’est donc dire que le « Village » est un quartier dont la socio-anthropologie est l’ensemble des conditions grâce auxquelles les rapports sociaux et l’activité économique dépendent directement, ce qui laisse entendre que ces mêmes conditions président à l’établissement des comportements individuels ou de groupe ayant quelque effet sur la santé individuelle ou publique. Le Village est un ghetto en ce sens-là, et le dire n’équivaut nullement à porter un jugement moral sur ses habitants ou ses badauds.