Un été de filles, un été Chantale Daigle

Chantal Daigle est tout sourire alors qu'elle quitte le palais de justice de Québec, le 19 juillet 1989, après avoir obtenu le droit de faire appel d'une injonction l'empêchant de se faire avorter.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Chantal Daigle est tout sourire alors qu'elle quitte le palais de justice de Québec, le 19 juillet 1989, après avoir obtenu le droit de faire appel d'une injonction l'empêchant de se faire avorter.

À l’été 89, mes copines et moi avions seize ans. C’était notre « été Richard Séguin », nous courions aux quatre coins du Québec les spectacles de sa tournée Journée d’Amérique, fidèles groupies des premières rangées. Dans les arénas bondés, le célèbre harmonica nous faisait perdre la voix, ce qui ne nous empêchait pas de chanter à tue-tête avec lui : Ici comme ailleurs, Protest Song, L’ange vagabond

L’été 89, nous portions comme un drapeau le t-shirt gris et noir de Journée d’Amérique; le t-shirt blanc qui protestait contre le massacre chinois de la place Tian’anmen ; le t-shirt rouge que Benetton nous avait vendu la peau des fesses pour commémorer la prise de la Bastille à son bicentenaire. Robert Enrico venait de consacrer un film à la Révolution française ; la voix caverneuse de Jessye Norman, flamboyante Marianne tricolore, faisait trembler la place de la Concorde par la Marseillaise ; le Chili se débarrassait de Pinochet ; le mur de Berlin s’effritait doucement… Et nous, le briquet au bout du poing, nous chantions avec Séguin Par-delà l’océan : « Ils sont des milliers / Allumant des feux / Au milieu / Des barbelés… »

Cet été-là, dans la canicule, le 6 décembre était encore loin. Inimaginable.

Comme plusieurs jeunes de notre âge, nous ne lisions pas les journaux, regardions rarement les nouvelles. Cet été-là, cependant, il nous était impossible d’ignorer l’Histoire tant elle s’imposait à nous, nous tirant par le bras pour nous emmener danser avec elle, jubilante, spectaculaire, tonitruante.

Et puis, en juillet, l’anachronisme a fait éclater l’écran.

Je me souviens qu’au début, Jean-Guy Tremblay nous faisait rigoler. Nous n’arrivions pas à le prendre au sérieux tant sa moustache et sa volonté de domination étaient passées de mode. Élevées par des mères pour qui l’égalité entre hommes et femmes allait tellement de soi que le sujet n’avait jamais vraiment été abordé à la table du souper, nous ne pensions qu’à Richard Séguin, imitions sa façon de s’habiller, ses jeans, ses bottes de cowboy, ses chemises amples, ses bandanas au poignet… Une bande de filles déguisées en Richard Séguin. L’éternel adolescent. Pour nous, la Liberté par excellence.

Un Richard Séguin, trouvant sur son chemin un Jean-Guy Tremblay, ça ne prend même pas le temps de s’arrêter. Ça regarde à peine la chiure de mouche, ça éclate de rire devant la connerie et l’insignifiance. You bet, que tu vas m’arrêter, toi ! La guitare sur l’épaule, ça poursuit sa route. « De Lowell, Mass. jusqu’à L.A. »

Mais nous n’étions pas des Richard Séguin. Nous étions des filles. Des Chantale Daigle. Le 17 juillet 1989, trois jours après la Marseillaise de Jessye Norman, un juge mâle québécois nous disait que notre corps ne nous appartiendrait jamais. Qu’il existait deux classes d’individus : les hommes libres et les femmes. On ne naît pas femme, on le devient. Ça nous est tombé dessus le 17 comme une malédiction.

Nous avons suivi les protestations de la petite femme à la robe rouge et au col Claudine, qui réclamait son droit à disposer d’elle-même, douce, triste, résolue. Le désespoir au ventre, nous la regardions lutter contre la violence des moustaches. Encore toutes jeunes, nous ressentions déjà un puissant élan maternel : nous aurions voulu l’étreindre, la border dans son lit, lui caresser le coco en lui chuchotant, pas de puces, pas de punaises, t’inquiète pas, dors, tout ira bien.

Mais Chantale Daigle n’a pas eu besoin de nous. Libre, elle l’était déjà, corps et âme. Même sans guitare.

Nous avons pleuré de fierté en apprenant la nouvelle de sa désobéissance — hurlé de joie, le 8 août, quand la Cour suprême l’a confirmée dans ses droits.

Cet été-là fut finalement notre « été Chantale Daigle ». J’ai commencé une lettre que je ne lui ai jamais envoyée, par pudeur peut-être, et aussi parce qu’elle refusait d’être l’égérie d’un mouvement. Je la comprenais. Avec tout ce qu’elle avait traversé, elle avait mérité le repos — cette sainte paix qu’elle réclamait, au fond, depuis le début.

Les années ont passé, sans que j’arrive à l’oublier. Aujourd’hui, les moustaches sont revenues à la mode. Les États-Unis, où Chantale avait trouvé refuge, voient le droit à l’avortement se rétrécir comme peau de chagrin. Les conservateurs canadiens fourbissent leurs armes. Rue Saint-Joseph, devant la clinique Morgentaler, des hommes aux pancartes culpabilisantes accablent les patientes de leur silence. L’agresseur Brett Kavanaugh siège à la Cour suprême américaine. Une vingt-deuxième plainte de harcèlement sexuel vient d’être portée contre le président du Free World. Richard Séguin, lui, chante Henry David Thoreau.

En novembre 2016, en pleine campagne électorale américaine, je me suis acheté un nouveau t-shirt. Noir, uni, il crie en lettres blanches : « Nasty women make history ».

Merci, Chantale Daigle.

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13 commentaires
  • Hélène Lecours - Abonnée 20 juillet 2019 08 h 16

    Oui

    Les filles doivent se battre contre l'obscurantisme universel qui plane sur elles, et dont elles sont en partie responsables. Merci de nous le rappeler. Il est plus facile de tomber que de se relever.

  • Élisabeth Germain - Abonnée 20 juillet 2019 08 h 38

    Superbe, Marie-Eve Sévigny. Merci!

  • Marc Therrien - Abonné 20 juillet 2019 09 h 02

    La lutte pour les droits tel le jeu du souque du souque à la corde


    Cet anniversaire de l’affaire Jean-Guy Tremblay-Chantal Daigle qui coïncide avec la sortie du film «Unplanned» est l’occasion pour certains qui n’ont pas accepté leur défaite de rouvrir le débat sur le droit à l’avortement des femmes. Dans ce débat sur le débat à savoir si on peut rouvrir un débat que d'aucuns considèrent clos, l'intérêt en jeu est de savoir si cette volonté de rouvrir le débat est pour faire avancer ou reculer la cause sur le terrain du droit. Ce jeu de rapport de forces s'apparente beaucoup à celui du souque à la corde. Il est cependant souvent beaucoup moins amusant.

    Marc Therrien

  • Julie Moreau - Abonné 20 juillet 2019 10 h 46

    Merci Marie-Ève Sévigny

    C’est avec admiration que je vous écoutais en classe nous enseigner avec passion et tout votre cœur la beauté de la littérature. Aujourd’hui, je lis votre texte avec la même gratitude et émerveillement. Vos mots ne pourraient mieux exprimer mes craintes par rapport à notre monde actuel et futur. Je vous en suis très reconnaissante. Merci Mme Sévigny!

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 20 juillet 2019 17 h 57

    Merveilleuse lettre

    Bravo !