Hommage à Joseph Rouleau

Plus qu’un musicien, «Jo» s’est fait la bougie d’allumage de nombreux projets qui constituent le coeur ou du moins un grand pan de la culture classique québécoise.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Plus qu’un musicien, «Jo» s’est fait la bougie d’allumage de nombreux projets qui constituent le coeur ou du moins un grand pan de la culture classique québécoise.

Basse vénérée sur les plus prestigieuses scènes d’Europe et d’Amérique du Nord, « Jo » s’est illustré pendant trente ans dans les grands rôles du répertoire international, notamment de Verdi, Puccini, Bellini et Gounod au Covent Garden de Londres. Il fut acclamé dans la patrie de Chaliapine comme un Boris Godounov remarquable : son adhésion à la verve populaire originale du génie Moussorgski fit ressortir ses propres qualités vocales, dramatiques et humaines. Si l’Opéra de Montréal ne put lui permettre de faire revivre le tsar mythique de Pouchkine — alors que son expérience internationale et son flair politique, sans compter les costumes magnifiques ramenés de Russie, auraient créé de magiques moments —, Radio-Canada et le Festival de Lanaudière s’allièrent heureusement dans une aventure de trois mois de répétitions intenses dans la langue russe, avec un succès que le disque Analekta rend bien : couronné par un Félix, « Jo » fut le maître d’oeuvre de ce grand moment de notre vie artistique.

De nombreux projets

Plus qu’un musicien, « Jo » s’est fait la bougie d’allumage de nombreux projets qui constituent le coeur ou du moins un grand pan de la culture classique québécoise.

À l’Université du Québec à Montréal, professeur de chant et créateur, avec Colette Boky, et la collaboration de Monik Grenier et de Louise-Andrée Baril, de l’Atelier lyrique, il y monta des productions auxquelles il contribua de sa poche, vu l’indigence universitaire ;

Grâce à son aide infatigable au Syndicat des professeurs de l’UQAM, qu’il représenta au conseil d’administration de l’université, les nouveaux locaux du Département de musique, dont j’étais directeur, naquirent et virent la construction adjacente du Centre Pierre-Péladeau, avec sa salle Pierre-Mercure ; il contribua à son financement en invitant pour un récital-bénéfice sa collègue Kiri Te Kanawa, dont la sympathie aux Maoris de Nouvelle-Zélande attira comme président d’honneur Jean Chrétien ;

Sa présence sur de nombreux conseils d’administration favorisa entre autres d’abord la survie, puis l’essor de l’Orchestre Métropolitain ;

Les Jeunesses musicales profitèrent de toutes ses énergies comme président et de l’adhésion qu’il alla quérir chez un Lucien Bouchard impressionné par son compatriote, lui ayant aussitôt accordé l’important budget demandé ;

Enfin, le Concours international de musique de Montréal, avec sa priorité aux jeunes, dont il voulait appuyer les débuts de carrière avec sa générosité coutumière, qui nous a réunis pour la dernière fois, il y a un an, où nous nous sommes entretenus, avec la présence au jury de notre amie commune, Hélène Mercier-Arnault.

Passion et générosité

Ce qu’il faut souligner avant tout, c’est sa défense passionnée de la musique québécoise contemporaine, en particulier celle de notre regretté collègue compositeur Jacques Hétu, dont il créa aux côtés de Colette Boky l’opéra Le prix sur un livret de Yves Beauchemin, la musique du film Au pays de monsieur Zom (le cinéaste Gilles Groulx l’y fit jouer le rôle principal et ingrat d’un chanteur d’opéra carriériste, opposé à son propre caractère) et les inoubliables Abîmes du rêve d’Émile Nelligan, que « Jo » anima d’une fougue néoromantique, épousée aussi par l’Orchestre symphonique de Québec.

Si ses interprétations grandiloquentes de Félix Leclerc constituent un rare faux pas artistique de sa part, celle émouvante a capella de Quand les hommes vivront d’amour de Raymond Lévesque montre, de la part du gars de Matane (sa maison de la culture porte son nom), une facette d’un nationalisme éclairé toujours ouvert sur le monde.

En 1985, « Jo » m’avait demandé de lui succéder comme vice-président des Artistes pour la Paix auprès de Jean-Louis Roux et d’Antonine Maillet, ne serait-ce que pour défendre notre chère culture russe, déclarée suspecte par la politique nord-américaine, jusqu’à aujourd’hui, avec notre ministre des Affaires étrangères. En 1967, il avait défendu, lors de la première de l’opéra canadien le plus connu Louis Riel de Harry Somers, le rôle pacificateur ami des métis, Mgr Taché, auprès de Bernard Turgeon jouant Riel. Il s’en est souvenu lors de notre défense commune des Mohawks de Kanesatake en 1990.

Dernier souvenir : sa générosité m’avait entraîné dans un récital voix-piano à l’hôtel Le Reine Elizabeth en hommage au p.-d.g. d’Air Canada et chancelier de l’UQAM, Pierre Jeanniot, dont les amis et amies recueillirent une somme appréciable pour créer une bourse annuelle au montant tout aussi appréciable pour nos étudiants et étudiantes. Le même Jeanniot allait présider à ma demande en 2010 au Centre Pierre-Péladeau un récital Chopin en hommage à Frédéric Back et à Murray Thomson : ce dernier vient aussi de mourir, nonagénaire, après avoir récolté les signatures de mille membres de l’Ordre du Canada (dont Joseph !) pour inciter en vain notre gouvernement à agir contre l’arme nucléaire.

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1 commentaire
  • Gaston Deschênes - Abonné 16 juillet 2019 19 h 56

    Faux pas?

    Interpréter Félix Leclerc aurait constitué "un rare faux pas artistique"? Ce n'est pas le meileur passage de ce qui se veut un éloge de Joseph Rouleau.