La rage ordinaire au volant à Québec

«La rapidité et la fluidité du trafic continuent d’être les principales préoccupations pour la gestion du réseau routier», rappelle l'auteur.
Photo: iStock «La rapidité et la fluidité du trafic continuent d’être les principales préoccupations pour la gestion du réseau routier», rappelle l'auteur.

Avec l’arrivée de l’été et le retour des déplacements actifs, la rage ordinaire sévit de plus belle dans les rues de Québec. Libre des troubles hivernaux, le trafic de l’heure de pointe semble devenir d’autant plus absurde et intolérable pour les automobilistes. Les mettant en lutte féroce, le trafic arrache le meilleur des gens. Selon le regard de haine reçu cette semaine d’une femme dans son VUS sur le boulevard Charest, ce ne serait même plus légitime de critiquer quelqu’un d’avoir traversé sur un feu rouge alors que des piétons s’étaient engagés, soi-disant protégés par leur feu exclusif. Frustrée par le trafic, cette automobiliste a mis tout le monde à risque pour 50 pieds. Et pour mieux terminer sa course au feu suivant.

Il est de bon ton de souligner que les voitures ne sont pas les seules fautives et que de nombreux cyclistes et piétons ne respecteraient pas systématiquement le Code de la route. C’est vrai et cela doit être critiqué… mais à la hauteur de la gravité que cela représente. Parce qu’il ne fait aucun doute que le principal problème reste que de nombreux automobilistes de Québec se sentent comme les seuls usagers légitimes du réseau routier et qu’un trop grand nombre d’entre eux adoptent des comportements dangereux envers les autres.

Le maire Labeaume en a même fait grand cas cette semaine, affirmant que la Ville devra éduquer ses automobilistes et changer leur culture au volant en investissant « des millions de dollars dans l’affichage ». Si on ne peut qu’applaudir cette prise de conscience de l’administration, force est de constater que la profondeur du problème exigera des solutions qui dépassent une bonne signalisation et des publicités ciblées.

L’automobile reste centrale

Du côté de la Ville et de ses infrastructures, malgré le bon vouloir de plusieurs fonctionnaires, l’automobile reste toujours bien centrale. Notamment, la rapidité et la fluidité du trafic continuent d’être les principales préoccupations pour la gestion du réseau routier, comme en témoignent l’aménagement des boulevards, la durée des cycles des feux de circulation et, surtout, leur synchronisation qui assure de pouvoir traverser la ville avec le moins d’obstacles possible.

Les conducteurs, quant à eux, orientent leurs comportements et leurs attentes en fonction de ces infrastructures. Préoccupés d’optimiser leurs déplacements, ils apprennent les « raccourcis » dans les rues résidentielles, les cycles de synchronisation des feux et la vitesse à laquelle ils doivent rouler, parfois bien au-delà de 50 km/h, pour tous les traverser rapidement. Tout le reste devient secondaire et le système leur donne raison.

En séparant les piétons par des feux exclusifs, on déresponsabilise les automobilistes et on envoie comme message qu’il ne devrait y avoir, lorsque le feu est vert, aucun obstacle à leur déplacement. Les vélos les frustrent alors d’autant plus — même hors pointe, même lorsqu’il y a de nombreuses voies pour les dépasser — parce que leur présence pourrait nuire à cette fluidité espérée. Pas étonnant, alors, de se faire couper dangereusement à 23 h sur Dorchester par des voitures qui veulent tourner à droite et qui ne veulent surtout pas attendre trois secondes, le temps de franchir la rue transversale.

Comment peut-on s’attendre à ce que les conducteurs soient vigilants et prudents, alors que tout est fait pour leur faciliter un passage prioritaire sans obstacle et sans préoccupation ? Comment peut-on espérer que ces automobilistes cessent de croire qu’ils sont rois de la route alors que tout le leur fait croire, que ce soit les infrastructures, les animateurs de radio ou, indirectement, l’absence de surveillance routière sérieuse au centre-ville ?

Tout comme M. Labeaume l’a fait, il est temps que les résidents de Québec réalisent qu’ils habitent dans une grande ville ; que dans une grande ville et surtout en son centre, beaucoup de gens se déplacent autrement qu’en voiture ; que la conduite d’une voiture exige une responsabilité et une prudence aussi importantes que les risques en jeu ; qu’elle n’a pas priorité sur les autres modes de transport ; et, surtout, qu’une seconde gagnée ne vaut pas une vie, ni une égratignure, ni même une tôle froissée. La Ville de Québec et M. Labeaume doivent maintenant prendre les moyens de ces nouvelles ambitions et lancer une réflexion courageuse qui dépasse le symbole et qui s’attaque aux racines du problème.

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12 commentaires
  • Jacques Leclerc - Inscrit 15 juin 2019 01 h 51

    Une observation amplement justifiée et vérifiée tous les jours !

    M. Beaudry,

    Comme piéton à Québec et heureux de l'être en une ville qui a tous les atouts pour faire le bonheur du citoyen à pied, je suis renversé par le non respect des règlements élémentaires par les automobilistes. Que ce soit sur les passages pour piéton, les feux jaunes et rouges, à Québec, c'est piéton prend garde à toi. De passage à Montréal la semaine dernière, devant le respect des règlements de la route par les automobilistes, j'ai l'impression d'habiter une province étrangère...

    • Danièle Jeannotte - Abonnée 15 juin 2019 09 h 46

      1. En tant que Montréalaise à pied, je vous remercie du compliment mais je crains qu'il ne soit pas mérité. Je ne compte plus le nombre de fois où j'ai failli me faire accrocher par une voiture prenant un virage à toute vitesse sans avoir signalé ses intentions. Quant aux passages pour piétons, dans les rares cas où ils sont visibles, tout le monde s'en fout.
      2. Les campagnes de sensibilisation, depuis le temps qu'il y en a, n'ont strictement rien changé même si elles ont l'avantage de faire vivre les boîtes de pub. L'automobiliste intrépide ne répond qu'aux menaces de sanction. Et encore...
      3. Les piétons ont l'obligation, tout comme les automobilistes et les cyclistes, de respecter les règlements mais les automobilistes propulsent sur les routes des véhicules pesant en moyenne 1500 kilos. Leur responsabilité est donc un peu plus grande, compte tenu de la puissance qu'ils ont entre les mains.
      4. Les incessants et omniprésents travaux de voirie exaspèrent tout le monde : rues fermées, itinéraires d'autobus détournés, signalisation déficiente, trottoirs inaccessibles... Pour nécessaires qu'ils soient, ils ne font qu'ajouter à la mauvaise humeur générale. Et la courtoisie fout le camp à la vitesse grand V.
      J'ai vécu à Ottawa il y a quelques années et je n'en revenais pas chaque fois qu'un automobiliste me cédait le passage. Je ne sais pas si cette bonne habitude a survécu mais c'est peut-être de ce côté qu'il faudrait chercher un bon exemple de partage de la route.

    • Jacqueline Laliberté - Abonnée 16 juin 2019 09 h 16

      Tout à fait d'accord avec M. Landry. Dès que la ville a installé des feux de piétons aux intersections, on a déresponsabilisé l'automobiliste et le piéton. Soit en donnant l'impression qu'en dehors de ces feux, le piéton est incapable de juger s'il est sécuritaire de traverser ou non, soit en donnant l'impression à l'automobiliste qu'en dehors de ceux-ci il n'a pas à céder le passage au piéton. Chose étonnante, en France où la circulation est nettement plus dense qu'au Québec, les automobilistes s'arrête tous au passage pour piéton dès que celui-ci montre son intention de traverser...Il n'y a pas de feux de piéton et c'est à l'automobiliste à s'arrêter. Ici il faut attendre souvent qu'un bon Samaritain daigne le faire...Par ailleurs, si des feux de piétons devaient être installés, il doivent être réservés aux artères très passantes ou dangereuses pour signifier l'importance du respect de ceux-ci...sinon on en banalise l'usage ce qui les rend inutilies ou pire non respectés.

  • Hélène Lecours - Abonnée 15 juin 2019 06 h 46

    De la bonne coke

    Ça fait longtemps que je pense qu'il y a de la bonne cocaïne à Québec, chaque fois que je prends le pont Pierre Laporte en fait.

  • Françoise Labelle - Abonnée 15 juin 2019 08 h 17

    Déjà trop grosse!

    Et on veut continuer à l'étendre.
    Le comportement des psychopathes sur les voies rapides n'est pas nouvelle a Québec. L'expansion de la taille des véhicules stimule leur impunité. On se prend à souhaiter une vraie guerre du détroit d'Ormuz.

    Hors des voies rapides, les piétons sont partout considérés comme une nuisance. Plusieurs automobilistes se sentent en droit de se diriger sur eux pour les aider à dégager au plus vite. Pour ce qui est des cyclistes, le bilan est paradoxal. D'après mon évaluation bien subjective, la majorité des automobilistes sont plus respectueux depuis quelques années. Il reste des psychopathes, disciples de Q1, qui utiliseront leur véhicule pour que les cysclistes dégagent de la route où ils n'ont pas d'affaire. Je l'ai vécu, la semaine dernière.

    Sous Q1, Québec serait la première ville du monde à interdire les cyclistes et les piétons et à légaliser le passage des automobiles sur les feux rouges déjà allègrement partiqué. Malgré ses dangers, le véhicule autonome redonnera un peu de sens des responsabilités aux frustrés enragés.

  • Daphnee Geoffrion - Inscrite 15 juin 2019 12 h 32

    J'ai vraiment appris à conduire en ontario, j'y ai fait une désintox d'un style de conduite, la première année etait particulièrement difficile sur les nerfs. Des stops de 5 secondes, cossé ça? Et la courtoisie interminable de deux voitures arrivées en même temps au stop...vas y, non toi..non..toi..haaaa...j'ai tellement sacrée!
    J'ai toujours été rep alors avec le temp ça changé mes journées et tranquillement j'etais moin stressé, l'effet d'entrainement de voir partout des gens patients et courtois me donnait même envie d'en rajouter. Je conduisais comme mon grand père, les saluts, les hautes pour dire merci, on cherche presque une bonne action à faire, quelqu'un à laisser passer tellement c'est agréable cette coordination pleasantville.
    Il faut voir comment tout arrête pour une personne en marchette ou une famille et on ne contourne pas, c'est très mal vue.
    Le stress diminue automatiquement, cette compétition malsaine entre chacun n'existe pas.
    Au contraire, même l'épais qui fait un U dans une rue simple, ce fera traité comme une ambulance. Les gens prennent pour acquis que si tu conduis vites ou de façon brutale c'est que tu es pressés ou il y a urgence et plutôt que de couper, ils t'offrirons leur passage avec le sourire.
    Les cyclistes aussi sont d'une politesse incroyable, je ne comprenais rien à leur signe puisqu'à mtl à part le doigt d'honneur je n'avais vue aucun signe de cycliste...ils portent tous la veste jaune fluo et roule au bon endroit.
    À l'équivalent de l'intersection Delormier / Rachel, les feux de circulation peuvent lâcher en plein heure de pointe, aucune police, tout le monde sait quoi faire.
    Enfin, la bas on expliquait tout simplement le phénomène québécois par le frenchblood, et c'est vrai, il y a un lien direct.
    Ok il y a une dose d'impolitesse, du manque de savoir vivre doublé d'un effet d'entrain car tout le monde le fait, mais au final c'est le caractère bouillant des québécois qui se réflete dans notre conduite, notre impulsivité

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 15 juin 2019 15 h 35

    Dire que dans le ROC c'est complètement différent

    Et dire aussi que les conducteurs qui pressent le citron ne gagnent souvent que quelques minutes au final. Au lieu d'en profiter pour relaxer, ils stressent inutilement.

    La voiture autonome devrait régler une partie du problème. Enfin, j'espère.