Nous ne sommes pas dupes, Madame Mulroney

«Nous ne sommes pas dupes, Madame Mulroney, et nous ne nous laisserons pas berner par vos excuses mal ficelées ou par vos concessions illusoires», écrivent les auteurs.
Photo: Chris Young La Presse canadienne «Nous ne sommes pas dupes, Madame Mulroney, et nous ne nous laisserons pas berner par vos excuses mal ficelées ou par vos concessions illusoires», écrivent les auteurs.

Le gouvernement conservateur de Doug Ford et de Caroline Mulroney a ouvert une brèche vendredi. En annonçant de nouvelles mesures en réponse à la mobilisation retentissante en Ontario français, au Québec et ailleurs en francophonie canadienne contre l’abolition de deux institutions franco-ontariennes, le gouvernement cherche à acheter la paix. Si nous devons saluer ce geste d’ouverture, il ne faut pas se leurrer : l’Ontario français en sort encore perdant.

Quant au Commissariat aux services français (CSF), le commissaire et son équipe se retrouveront maintenant sous l’égide de l’Ombudsman. Non seulement n’y a-t-il donc aucune économie derrière cette décision, mais la nouvelle confirme que l’indépendance du Commissaire ne sera pas rétablie. Sur ce point, il s’agit d’un recul incontestable. Le Commissariat n’était pas qu’une simple boîte à recevoir des plaintes concernant des atteintes alléguées à la Loi sur les services en français, mais une institution faisant la promotion des services de langue française partout en province. Le CSF avait aussi développé une expertise dans le domaine des meilleures pratiques en matière d’offre active de services. On ne sait pas avec certitude s’il pourra poursuivre ce mandat sous le parapluie de l’Ombudsman.

L’abolition du financement pour l’Université de l’Ontario français est également maintenue. Caroline Mulroney fait toujours valoir que le gouvernement libéral avait fait des promesses qu’il n’aurait pas pu tenir ; que le modèle proposé (le même qui avait été appuyé à l’unanimité par le PC lorsque celui-ci formait l’opposition officielle) n’était pas le bon ; que l’accès aux programmes offerts en langue française était déjà assuré par des institutions bilingues. Rappelons que durant la campagne électorale, et ce, jusqu’à tout récemment, Mme Mulroney et M. Ford ont eux-mêmes promis à répétition que ce projet irait de l’avant malgré des compressions budgétaires à venir. […]

De plus, deux études produites par le CSF démontraient le niveau lamentable d’accès à l’éducation postsecondaire en français dans la région du Grand Toronto ainsi que dans le Centre-Sud-Ouest de la province, là où la population francophone est en croissance fulgurante. Ces études signalaient aussi qu’une très grande majorité d’étudiants francophones choisissaient d’étudier en anglais après la 12e année afin de rester plus près de la maison, plutôt que de s’inscrire auprès des institutions bilingues comme l’UOttawa ou la Laurentienne. Enfin, Mme Mulroney n’a jamais pris la peine de faire part de ses inquiétudes au conseil des gouverneurs de l’UOF au sujet des programmes d’études proposés et de leur pertinence pour le marché du travail. Le besoin d’une université provinciale de langue française demeure criant. Cela demeure un recul important pour la communauté.

Victoire symbolique

Si nous saluons le rétablissement du ministère des Affaires francophones, cette victoire est plutôt symbolique, car elle ne se traduit pas par un financement supplémentaire ou par l’embauche de personnel additionnel. Un ministère seul ne peut pas remplacer la perte des deux institutions si durement acquises.

Rappelons que le gouvernement de Ford et de Mulroney a également omis d’inclure quelques mots de français dans son premier discours du trône comme le voulait la pratique récente. Dans le domaine de la culture, nous avons récemment appris que le gouvernement de Ford et de Mulroney avait aussi décidé de retirer une subvention importante à la Nouvelle Scène Gilles-Desjardins d’Ottawa, mettant en jeu la survie de ce centre de création théâtrale. De plus, le gouvernement a exigé que le Centre franco-ontarien de ressources pédagogiques cesse de publier des magazines destinés aux élèves franco-ontariens, et ce, en dépit du fait qu’ils étaient financés entièrement par le gouvernement fédéral.

Quand on l’a questionné à ce sujet, le ministre des Finances, Vic Fedeli, fut incapable de chiffrer ces économies. Il est néanmoins d’une évidence désarmante que ces coupes représentent une goutte dans l’océan du budget ontarien. On peut se demander si Mme Mulroney croit à ses propres arguments lorsqu’elle tente de convaincre les Franco-Ontariens et leurs alliés de la nécessité de ces coupures soudaines et brutales. Ce n’est certainement pas le cas de son adjointe parlementaire aux Affaires francophones, Mme Amanda Simard, qui a clairement dénoncé la décision de son propre gouvernement plus tôt cette semaine.

Mme Mulroney, les Franco-Ontariens sont des gens raisonnables. S’ils avaient été consultés, ils auraient apporté leur contribution pour aider le gouvernement à équilibrer les finances provinciales, tout en préservant les services essentiels. Ils auraient peut-être même accepté de mettre le projet d’UOF en veilleuse pendant que la santé financière de la province s’améliorait. Mais la rhétorique d’austérité budgétaire que vous utilisez pour justifier ces compressions ne tient pas la route. Nous ne sommes pas dupes, Madame Mulroney, et nous ne nous laisserons pas berner par vos excuses mal ficelées ou par vos concessions illusoires.

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11 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 27 novembre 2018 01 h 11

    On imagine qu’il faut se créer des utopies lorsqu’on a perdu le contact avec le mythe d’un Canada bilingue « coast to coast »

    Bon encore des subventionnés qui viennent parler au nom des Franco-Ontariens. Coudonc, c’est toujours les mêmes qui gravitent dans les tours d’ivoire à l’abri des intempéries et des aléas de la vie qui s’offusquent comme Franco-Ontarien?

    Ah ! oui. Sur quelle planète vivez-vous? Dire que le Centre-Sud-Ouest de la province a une population francophone en croissance fulgurante est d’une naïveté inouïe. J’ai demeuré dans ce coin de pays et il n’y a pas de francophones. C’est la Louisiane ontarienne.

    Cela dit, si le gouvernement de Doug Ford a coupé dans quelques offices de bureaucrates et mis à l’index le projet de l’université francophone de Toronto, ce n’était pas par souci d’économiser, mais tout simplement parce que l’Ontario a été, est et sera toujours francophobe envers l’autre solitude qui est minoritaire. Vous vivez en terre loyaliste, orangiste, multiculturaliste et tout ce beau monde est dédié à la disparition du fait français en Amérique. Plus ils calent les francophones, plus ils récoltent des votes surtout chez les autres minorités qui ne voient pas de bon œil les droits inaliénables des francophones hors Québec. Allumez SVP. Il faudrait sortir de votre bulle de temps en temps.

    Mais où étiez-vous en 1995 lorsque la population du Québec se levait debout pour accéder à un pays? Les Franco-Ontariens ont tout fait pour leur mettre des bâtons dans les roues et les faire échouer. Maintenant, ils n’ont plus aucun contre-pouvoir et vous voulez qu’ils viennent à votre aide? Franchement.

    Et chers universitaires, auriez-vous l’obligeance de nous expliquer dans quelle langue les diplômés de vos programmes universitaires francophones vont travailler en Ontario?

    En passant, si on coupe dans les programmes francophones en Ontario, eh bien, on invite le Québec à faire de même dans les programmes anglophones. Si c'est bon pour minou, c'est aussi bon pour pitou. C’est cela la réciprocité canadienne. Bon, ils peuvent garder leurs Rocheuses.

    • Cyril Dionne - Abonné 27 novembre 2018 16 h 05

      Addendum : En ce qui concerne la région du Centre-Sud-Ouest de l’Ontario, il n’y a pas plus d’endroit aussi néfaste pour les francophones. On ne parle plus de racisme latent mais bien d’un ouvert et partout. Disons que c’est dangereux de parler français là-bas. Des villes comme Owen Sound remportent la palme mais elle n’est pas la seule. Misère.

  • Gilles Bonin - Inscrit 27 novembre 2018 05 h 03

    Pas dupes

    courageux mêmes... mais si peu nombreux comme nous les québécois: pas dupes, courageux et si peu nombreux à l'échelle américaine,, sinon encore canadienne.

  • Samuel Prévert - Inscrit 27 novembre 2018 05 h 38

    Un exemple à suivre....

    Que le Québec s'inspire du Canada et cesse de subventionner les institutions de langue anglaise. Nous ferons, non seulement des économies, mais nous préserverons notre langue et notre culture.

    Pas tannés d'être fins?

  • S. A. Samson - Abonnée 27 novembre 2018 09 h 18

    Ni dupes, ni à l'agonie

    Bravo pour cette belle résistance et persistance à préserver votre langue. C'est un combat de tous les jours pour vous.. Je vous souhaite bonne chance, ainsi que de nombreux Québécois qui vous appuient dans votre longue marche pour votre reconnaissance. Salutations.

  • Gilbert Talbot - Abonné 27 novembre 2018 09 h 55

    Le bilinguisme des universités ontariennes, source d'assimilation.

    De 1969 à 1972, j'étais étudiant à l'université d'Ottawa, récipiendaire d'une petite bourse fédérale de bilinguisme. La faculté de philosophie où j'étudiais était officiellement bilingue et les Oblats qui la dirigeaient en étaient bien fiers. Cependant ce n'était pas toutes les facultés qui l'étaient. En sciences, en médecines, les cours ne se donnaient qu'en anglais. Et dans la ville même il fallait se battre à chaque jour pour se faire répondre en français. Alors oui, moi petit québécois de Québec je suis devenu blingue. Mais je me suis tanné de ce climat de confrontation quotidienne. En 1973, je suis retourné travailler en français au Québec. Quand j'étais arrivé à Ottawa en 1969, j'étais encore fédéraliste. Mais c'est durant mon séjour en Ontario, que je suis progressivement devenu un indépendantiste québécois. Et je le suis plus que jamais, surtout lorsque ces orangistes ontariens me font revivre le racisme francophobe que j'avais connu à Ottawa. Ma conviction n'en est que renforcée : la meilleur façon de soutenir le fait français en Amérique c'est de construire au Québec un pays indépendant et officiellement français.