Ceci n’est pas éphémère

Les ruelles vertes incarnent sûrement l’exemple le plus parlant pour remettre en perspective le terme «éphémère», qui est aujourd’hui utilisé comme qualificatif pour de nombreux projets d’espaces publics.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Les ruelles vertes incarnent sûrement l’exemple le plus parlant pour remettre en perspective le terme «éphémère», qui est aujourd’hui utilisé comme qualificatif pour de nombreux projets d’espaces publics.

Tout au long de la période estivale, des listes de « places éphémères » à visiter ont fleuri dans les médias. Alors que le terme « éphémère » semble avoir le vent en poupe, il convient de s’interroger sur sa pertinence pour définir les projets d’espaces publics. Se retrouve catégorisé dans ce concept d’éphémère tout ce qui — au premier regard — semble ne vivre que le temps d’un été. Mais si, comme les ruelles vertes, ces espaces offrent bien des lieux de rencontres et de partage à la visibilité saisonnière, leur qualificatif d’éphémère reste souvent réducteur quant à leur essence et leur véritable perspective.

Les ruelles vertes incarnent sûrement l’exemple le plus parlant pour remettre en perspective le terme « éphémère », qui est aujourd’hui utilisé comme qualificatif pour de nombreux projets d’espaces publics. Avec raison, les ruelles vertes ne sont pas considérées comme des projets éphémères. Bien qu’elles s’activent et se déploient de toute leur verdure et leur vie citoyenne au retour des beaux jours, il s’agit de projets citoyens inscrits dans la durée. Ce sont des espaces structurants emblématiques de la vie en communauté. Les ruelles vertes s’inscrivent dans une perspective durable, de par la mobilisation des riverains et de par son impact à long terme sur le resserrement du tissu social et le sentiment d’appartenance. Elles continuent de vivre dans la communauté, en se déclinant chaque saison à travers la vie de quartier et les liens sociaux tissés. De plus, on voit émerger le concept des ruelles blanches, qui ouvrent la porte à une appropriation également hivernale. Le potentiel est là et ne demande qu’à être exploité.

À l’instar des ruelles vertes, plusieurs initiatives citoyennes, qui deviennent tangibles au moment de la saison estivale, s’inscrivent en réalité dans des temporalités autres qu’éphémères. L’éphémère est un outil pour changer les paradigmes. Il permet d’activer, de révéler des lieux, d’expérimenter l’espace urbain, d’explorer de nouvelles perspectives de la ville, mais il ne constitue pas pour autant la finalité ou ne définit pas l’essence de ces projets. Au même titre, le transitoire est un outil, un entre-deux qui crée un espace-temps propice à l’expérimentation de nouveaux modèles, mais ce n’est pas une fin en soi. Il arrive d’ailleurs que les projets permanents aient moins de vie, moins de grain local et communautaire que les projets dits éphémères, temporaires ou transitoires.

La pertinence et la beauté de ces projets ne résident pas dans leur temporalité, mais dans leur capacité à humaniser la ville, la rendre plus colorée, plus vibrante et moins minérale. Ils permettent à plus de gens de s’approprier l’environnement urbain, d’avoir un impact sur leur milieu de vie et ainsi de développer un sentiment d’appartenance. Ces processus renforcent le pouvoir d’agir et réaffirment le droit à la ville. Toute la pertinence de ce mouvement est d’apporter une seconde couche à la ville : celle de ses habitants et groupes locaux qui se l’approprient, qui s’investissent en donnant de l’amour dans l’espoir de bâtir une ville meilleure, d’être plus riches collectivement. C’est un mouvement qui a commencé au Québec dans les ruelles vertes, puis les friches, et qui s’étend aujourd’hui aux rues, parcs et places. C’est l’épanouissement de la vie urbaine et l’exposition de notre identité locale singulière.

Et si on ne parlait plus d’espaces éphémères, quel terme utiliserait-on ? Sans être parfaite, la notion d’espaces collectifs est un terme qui a l’avantage de mettre en avant la dynamique participative et la vie en communauté qui sous-tendent les projets. Au lieu d’axer sur la temporalité de l’outil utilisé, il met en lumière le processus participatif de réappropriation de la ville qui porte une vision d’acteurs locaux. En remettant en perspective la notion de temporalité pour définir au premier abord les projets d’espaces publics, la vision urbaine se transporte au coeur de la communauté. En se recentrant sur l’essence des initiatives, sur leur nature collective, on ramène à la surface du discours le sens et la finalité et on replace les outils de l’éphémère et de la permanence dans la remise explicative. Une manière de souligner que ces espaces s’inscrivent dans un mouvement plus large de ville participative, de renforcement des capacités et d’autonomisation des communautés locales.