L’art n’est pas un sanctuaire

Vouloir préserver l’art de toute forme «d’idéologie» semble dangereux, et de toute manière impossible, écrit l'auteur.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Vouloir préserver l’art de toute forme «d’idéologie» semble dangereux, et de toute manière impossible, écrit l'auteur.

Je m’insurge contre l’idée d’opposer l’art et l’idéologie, en faisant des artistes engagés dans des causes sociales des « idéologues qui n’aiment pas l’art », tel que cela a été exprimé par Patrick Moreau dans les pages du Devoir. Les artistes les plus marquants de notre société québécoise ont pour la plupart adhéré à un moment ou à un autre de leur parcours à une idéologie particulière et ont fait de leur art une manière de défendre ce point de vue.

Gaston Miron était souverainiste, Paul-Émile Borduas était matérialiste et prônait l’athéisme. Sans eux, pas de Refus global, ni de poésie du pays. Les toiles de Borduas expriment à merveille son matérialisme, dans sa vision cosmique d’une matière infinie dont la densité varie en intensité. Les poèmes de Miron sont écrits à même l’existence d’ici, dans la pâte des couleurs et des textures du territoire (« Le gris, l’agacé, le brun, le farouche/tu craques dans la beauté fantôme du froid », « Les siècles de l’hiver »). Dire que ces artistes n’aimaient pas l’art me semble une absurdité.

J’ajouterais un autre nom qui m’est très cher, celui d’Ozias Leduc, qui a pourtant vécu sa vie en suivant les préceptes du christianisme, ce qui s’est reflété dans ses décors d’églises de Saint-Hilaire, de Sherbrooke, de Shawinigan, de Montréal et autres. L’historien de l’art Laurier Lacroix explique souvent qu’il faut cesser de séparer ses toiles de chevalet de ses oeuvres de commandes ecclésiastiques, comme s’il s’agissait d’un art « neutre ». Les natures mortes de Leduc, comme ses célèbres Trois pommes de 1897 ne sont pas que des fruits déposés dans un bol de terre cuite et sur du bois mal raboté, car il s’agit aussi de la figuration de la Trinité chrétienne, c’est-à-dire d’une doctrine religieuse. Et je n’imagine personne dire d’Ozias Leduc qu’il n’aimait pas l’art.

Maintenant, l’auteure Nicole Brossard, traduite en de multiples langues, est aussi féministe. Le désert mauve (qui sera mis en scène bientôt par les productions Rhizome) est inséparable de sa vision féministe du monde. Est-ce que Nicole Brossard n’aime pas l’art ? La grande George Sand était féministe en son temps, Virgina Woolf l’était aussi à sa façon en plaidant pour que les femmes aient une chambre à elles. Est-ce que ces auteures n’aimaient pas l’art ? Quand Joséphine Bacon prend parti pour la cause innue par ses poèmes mêmes, quand Rodney Saint-Éloi défend les écrivains racisés en fondant une maison d’édition et en leur donnant la parole, est-ce qu’ils sortent du domaine artistique ? Je crois au contraire qu’ils y contribuent fortement. Soyons très clair : ce qu’on appelle « idéologie » n’est souvent qu’une manière de désigner une cause à laquelle on refuse notre adhésion, ce qui ne la rend aucunement illégitime. Patrick Moreau a parfaitement le loisir de ne pas être féministe, c’est son droit le plus strict, mais il trompe son lecteur en prétendant que l’art et l’idéologie sont incompatibles.

Vouloir préserver l’art de toute forme « d’idéologie » me semble dangereux, et de toute manière impossible. L’histoire doit suivre son cours, et les forces sociales en présence doivent s’exprimer en toute liberté. Victor Hugo a été de tous les combats sociaux de son temps, il en a fait de nombreux grands textes, comme Les châtiments, contre Napoléon le Petit, et plusieurs poèmes des Contemplations, était-il pour autant un idéologue qui n’aimait pas l’art ? Quand on fait référence à Baudelaire comme exemple d’un art supposément neutre, élaboré dans le secret de l’alcôve et à l’abri de la foule, on oublie que le poète des Fleurs du mal a été vu sur les barricades de la révolution de 1848 et qu’il s’est rangé du côté du réalisme dès les années 1845-1846 en compagnie de Champfleury, d’Assézat et de Duranty. Oui, Baudelaire a été idéologue, et beaucoup des poèmes de son célèbre recueil ont été écrits à cette époque et dans l’esprit du réalisme ; n’aimait-il pas l’art pour autant ?

Enfin, la doctrine de l’art pour l’art est un leurre historique qu’il faut déconstruire. Théophile Gautier l’a popularisée dans la préface de Mademoiselle de Maupin en 1834 : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. […] Je préfère à certain vase qui me sert un vase chinois, semé de dragons et de mandarins, qui ne me sert pas du tout. » L’orientalisme esthétisant de Gautier perle à chaque mot, l’inscrivant ce faisant dans un vaste courant idéologique qui traverse le XIXe siècle français auquel l’essayiste Thierry Hentsch a consacré un beau livre (L’Orient imaginaire. La vision politique occidentale de l’Est méditerranéen). Il faut savoir que l’art pour l’art est un mouvement artistique transatlantique, comme le Parnasse en France, qui visait à s’opposer au romantisme dans un tour de force qui transforme l’absence de cause en une cause, dans un argument autojustificatif qui donne lieu à ce que le sociologue Pierre Bourdieu a nommé « l’autonomisation du champ artistique » (Les règles de l’art).

C’est dire que l’idée même de ce qu’on appelle « l’art », invention de la Renaissance contre l’iconolâtrie chrétienne du Moyen Âge, est variable dans l’histoire et se voit donc appelée à changer avec les événements. Changement qui se déroule maintenant sous nos yeux et qui me semble aussi sain que souhaitable. Faire de l’art un sanctuaire, ce serait empêcher sa dynamique historique de se déployer et bloquer le mouvement d’idées qui lui est intrinsèque. Ce serait en un mot être contre l’art lui-même.

 
 

Une version précédente de ce texte, qui renvoyait à un autre texte d'opinion signé par Patrick Moreau, a été corrigée.

21 commentaires
  • Jean Duchesneau - Abonné 13 août 2018 04 h 47

    Opposer ou imposer l’idéologie à l’art?

    « Je m’insurge contre l’idée d’opposer l’art et l’idéologie, en faisant des artistes engagés dans des causes sociales des « idéologues qui n’aiment pas l’art », tel que cela a été exprimé par Patrick Moreau dans les pages du Devoir. »

    J’ai lu et relu l’article de Patrick Moreau en question, et jamais il ne propose de dissocier art et idéologie. Selon ma lecture, Moreau s’insurge contre l’essentialisation de la couleur de peau à une idéologie ou une cause, notamment celle de l’esclavage associée à tous les noirs quelle que soit leur origine. En fait, il dénonce le racisme d’une poignée d’individus qui utilisent le concept tordu d’appropriation culturelle, importé des États-Unis, afin de disqualifier moralement auteurs et spectateurs donc, censurer des oeuvres d’art. Moreau défend la liberté d’expression dans l’art quelle que soit la vision du monde de son auteur, mais vilipende une idéologie raciste contre l’expression artistique, la censure.

    • André Joyal - Abonné 13 août 2018 10 h 55

      M. Descheneau: je partage votre avis.
      Il suffit de lire attentivement Patrick Moreau dans ces pages où dans la revue dont il est responsable («L'Argument») pour constater que jamais il n'oppose l'art et l'idéologie. Je suis persuadé qu'il apprécie à leur juste valeur tous les artistes auxquels le directeur de Nota Bene se rapportent. Qu'il en parle à son directeur - qui a publié le dernier ouvrage de Patrick Moreau -, et il verra.

      Quand, par ailleurs, il écrit: «Théophile Gautier l’a popularisé dans la préface de Mademoiselle de Maupin en 1834 : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. […] » je lui fais remarquer qu'Alain disait exactement le contraire en affirmant que le beau fleurit sur l'utile. J'en fus persuadé la première fois que je suis allé admirer les chapiteaux de Notre-Dame - de - Vézelay. Et, que penser de ce que l'on qualifiait autrefois d'art esquimau avant qu'il ne devienne essentiellement commercial?

    • François Beaulé - Abonné 13 août 2018 11 h 29

      L'erreur est celle du Devoir qui donne en référence, sur la version internet, le texte de Patrick Moreau publié le 7 juillet alors qu'Étienne Beaulieu répond plutôt à celui du 30 juillet : https://www.ledevoir.com/opinion/idees/533432/oui-a-la-liberte-de-l-artiste-non-aux-tentatives-de-censure

    • Jean Duchesneau - Abonné 13 août 2018 20 h 14

      Vous avez raison M. Beaulé, le texte de M.Beaulieu fait référence au texte de Patrick Moreau du 30 juillet. J'ai relu ce texte et je persiste et signe à l'effet que Moreau discute non pas de l'acte créatif comme tel, mais, à la manière d'Emmanuel Kant de la "Critique de la faculté de juger". Ce que Beaulieu dénonce, c'est l'idolatrie idéologique qui conduit à l'aliénation du jugement; à couper le censeur de tous les degrés de significations exprimés consciemment ou inconsciemment par le créateur. Si tu ne vois le monde qu'à travers tes lunettes idéologiques, tu te coupes du monde!

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  • Raynald Blais - Abonné 13 août 2018 07 h 02

    La ruse du leurre

    "...la doctrine de l’art pour l’art est un leurre historique qu’il faut déconstruire." (Étienne Beaulieu)

    ...malgré qu'elle soit largement promue auprès des artistes et de leurs admirateurs.

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  • Bernard Terreault - Abonné 13 août 2018 09 h 08

    Finissons-en avec cette discussion oiseuse

    Dès que l'artiste est commandité, que ce soit par l'État, par l'Église ou par un mécène, il n'est plus libre.

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  • Paul Gagnon - Inscrit 13 août 2018 10 h 08

    Celui qui le dit, celui qui l'est

    Si Monsieur Étienne Beaulieu ne fait pas la différence entre un idéologue et Gaston Miron, c'est qu'il est lui même un idéologue.
    Une petite lecture de la « Crise de la culture » d'Hannah Arendt serait adéquate ici.

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  • Loïc Haméon - Abonné 13 août 2018 10 h 27

    Inversion

    L'idée, ce n'est pas d'empêcher une oeuvre artistique ou un artiste d'exprimer une idéologie. C'est de s'assurer qu'une idéologie particulière n'empêche pas de s'exprimer les artistes qui ne se plient pas à ses règles à elle.

    • François Beaulne - Abonné 13 août 2018 12 h 35

      Tout à fait d'accord avec vous. La phrase que je retiens du texte de Monsieur Moreau est celle par laquelle il conclut son texte: "Somme toute, la liberté de l’artiste est bien préférable aux tentatives de censure de tous ces nouveaux clergés". Ces nouveaux clergés étant les moralistes de la rectitude politique ambiante qui ont dénoncé à la Tartuffe les pièces de Robert Lepage et auxquels les médias dits traditionnels, y compris Le Devoir, ont fait beaucoup de place.

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