Ces chers transfuges

Avant de se présenter sous la bannière libérale en 2015, la ministre Dominique Anglade était présidente de la Coalition avenir Québec.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Avant de se présenter sous la bannière libérale en 2015, la ministre Dominique Anglade était présidente de la Coalition avenir Québec.

Sauf erreur, je ne me trompe jamais.

Qui dit élections dit résurgence des transfuges ; aussi vrai que les vers de terre font soudainement surface lorsqu’il pleut. C’est en effet à l’approche des élections que certains politiciens ressentent, d’un coup, un profond chamboulement intérieur les amenant à changer de chapelle politique idéologique. Cela les titille fortement, cela gronde en eux, comme une passion soudaine pour la collecte de timbres. Une pulsion qui veut en découdre : « Je serai candidat dans un autre parti. »Pourvu qu’il gagne cependant. Car là est l’enjeu. Bien qu’ils s’en défendront mordicus — prétextant que c’était une action à prendre dans leur âme et conscience —, il demeure que c’est pour la perspective d’emploi que tout se joue. Bien peu de ces individus-là y sont pour une question de valeurs et de convictions. Sinon la conviction qu’ils sont… ô combien grands et méritants d’occuper une fonction. Comme Dominique Anglade et ses « ambitions ministérielles » lors de son passage au PLQ. Il y a des exceptions, bien sûr. On évoquera Marguerite Blais, Jean-Martin Aussant, René Lévesque. Bref, comme l’écrit Carl Boileau, « J’en ai contre les transfuges. Pas contre les élus trop indépendants d’esprit. »

L’abandon des convictions

Le transfuge politique, pour être précis, c’est quelqu’un qui épouse les circonstances pour se maintenir à flot, et donc à proximité des « perspectives d’avenir » que célèbre la professionnalisation de la politique. C’est quelqu’un qui déserte son parti pour se rallier à un parti adverse. Qui trahit en quelque sorte son devoir moral envers ce dernier, et d’un même élan participe au cynisme de la population envers la classe politicienne.

C’est l’abandon de certaines convictions au profit d’un objectif suintant l’ambition personnelle et l’individualisme triomphant. L’individualisme, ce salaud, encore lui ; « c’est partout la recherche de l’identité propre et non plus de l’universalité qui motive les actions sociales et individuelles », soutenait Gilles Lipovetsky.

En ce moment, cet individualisme, ces aspirations personnelles proliférantes se projettent particulièrement dans la CAQ ; chacun fantasmant la CAQ à sa sauce. La vocation pour le peuple s’érode devant la seule ambition de soi-même, devant l’émoi d’un ego qui s’agite. C’est que le transfuge est le cousin du carriériste et de l’apparatchik, qui sont parmi les maux de la politique québécoise, gangrenant les partis de l’intérieur et retirant à l’engagement politique sa substantifique moelle. La figure du transfuge fait ainsi penser à cette citation de Guy de Maupassant : « C’était un de ces hommes politiques à plusieurs faces, sans convictions, sans grands moyens, sans audace et sans connaissances sérieuses […] comme il en pousse par centaines sur le fumier populaire du suffrage universel. » Il n’y a plus vraiment de projet mobilisateur à défendre, seulement des « jobs » à aller chercher et à garder le plus longtemps possible, sur le dos de la population qui plus est.

Et avant même de sauter dans l’arène politique officiellement, cette malheureuse tendance à se vendre au plus offrant est parfois déjà enracinée. Combien y a-t-il de ces gens qui, en privé, à la question : « La politique, ça vous intéresserait ? » vous lanceront un : « Je verrai mes offres […] ça se négocie. » S’engager pour un projet de société ? Une cause qui nous dépasse ? Très peu pour la personne de peu de convictions, futur transfuge en herbe.

Par ailleurs, le transfuge pose l’enjeu éthique quant aux informations critiques (plan de communication et de campagne, listes d’électeurs) qu’il peut détenir à la veille d’élections. Puis, il y a la question de la rétention du personnel politique, qui, forcément, saute aux yeux.

À la défense des transfuges, peut-être l’interchangeabilité de certains partis favorise-t-elle les déplacements décomplexés ? Est-ce les partis qui, au final, sont de parfaites girouettes et les transfuges ne suivent que la parade ? Et si les partis avaient des convictions plus consistantes, moins changeantes au gré des sondages, qu’ils ne se rejoignaient pas à « l’extrême centre » et qu’ils remettaient en question leurs stratégies clientélistes et cette obsession pour la victoire à courte vue ? Lorsqu’une commission Charbonneau peine à changer moindrement la culture politique qui prévaut, quand le pouvoir et l’argent partagent la couette aussi aisément, il n’est pas étonnant que fleurissent ainsi les transfuges sur notre colline parlementaire. Et alors, les pistes de solution se font toujours aussi criantes : proportionnelle, élections à date fixe, limitation des mandats, référendums d’initiative populaire, culture de coalition, écriture d’une Constitution québécoise, et ainsi de suite. Car les transfuges ne sont qu’une énième manifestation d’un mal structurel profond, symptôme d’un système politique en déni de décadence.

5 commentaires
  • Gilles Delisle - Abonné 11 août 2018 06 h 47

    Suggestion aux journalistes!

    Suite à cette excellente réflexion sur les nombreux transfuges des partis politiques, majoritairement par opportunisme et intérêt, quelques-uns par conviction, je suggérerais aux journalistes de faire un "listing" de tous ces transfuges politiques de l'édition 2014 de ce merveilleux cirque politique, et de comparer avec l'édition 2018 de ces transfuges , qui s'avère déjà comme la plus prometteuse de notre histoire. Belle occasion d'assister à un spectacle humoristique sans rien débourser!

  • Jean-Marc Simard - Abonné 11 août 2018 08 h 12

    René Lévesques, transfuge ???

    René Lévesque n'était pas un transfuge. Il n'a pas changé de parti...Il n'a pas quitté le PLQ pou rejoindre un autre parti politique, mais pour fondfer un nouveau mouvement, la Souveraineté-Association, et fonder son propre parti, le PQ. Il en est de même pour Jean-Martin Aussant qui a quittté le PQ pour fonder un nouveau parti indépendantiste, Option nationale... Quant à Marguerite Blais, on peut la qualifier de transfuge puisqu'elle a quitté le PLQ pour rejoindre les rangs de la CAQ, probablement par opportunisme politique...

    • Cyril Dionne - Abonné 11 août 2018 14 h 47

      Vous avez raison. René Levesque n’était un transfuge comme pour Mario Dumond et François Legault parce qu’ils ont fondé chacun un nouveau parti politique. Mais pour les autres, ça sent le réchauffé et l’odeur que dégagent les opportunistes et les carriéristes politiques. Après, on se demande pourquoi les gens sont cyniques envers la politique et les politiciens et que seulement 60% dans les bonnes années, exercent leur droit démocratique de voter. Le cynisme est toujours l’antichambre de l’indifférence.

  • Guido Barbisan - Inscrit 11 août 2018 16 h 32

    Transfuge(s)

    Merci pour votre réjouissant article, nous nous sentons moins seuls dans notre vieille Europe, en sachant que vous avez recueilli notre héritage. Transfuges des deux rives de l' Atlantique, unissez-vous!

  • Yves Mercure - Abonné 11 août 2018 22 h 36

    Coup de chapeau et bastonnade

    Bravo pour ce petit bijou de texte.
    Un peu de bois vert pour M Simard qui cherche des héros exemptés de tout vice. Faut bien admettre les grandes qualités de Lévesque mais aussi reconnaître qu'il avait autant d'ambitions que ses concurrents. Rappelez-vous comment il a expédié l' "affaire" RIN en forant le choix de Sophie à Bourgault; comment sa naïveté la embourbé lors de la nuit des la nos couteau; comment son beau risque s'est effondré... Non, la perfection n'est pas trop près du monde politique, mais on doit faire avec et passer le torchon régulièrement car, comme dit l'autre, ce n'est pas l'usure du pouvoir qui est le problème, mais bien le pouvoir en soi... que la bete semble peu disposée à partager.