La peur envers les réfugiés et les demandeurs d’asile

Certains de nos concitoyens craignent que leurs acquis sociaux soient mis en péril en permettant à ces personnes d’entrer au pays car, pendant quelque temps, ces nouveaux arrivants vivront avec le soutien minimal de l’État, affirme M. Piché.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Certains de nos concitoyens craignent que leurs acquis sociaux soient mis en péril en permettant à ces personnes d’entrer au pays car, pendant quelque temps, ces nouveaux arrivants vivront avec le soutien minimal de l’État, affirme M. Piché.

La peur. Voilà une émotion très puissante. Chacun d’entre nous a connu la peur à un moment ou l’autre de sa vie. La peur d’échouer à un examen ; la peur de perdre son emploi ; la peur de l’inconnu ; la peur de perdre un être cher ; la peur de mourir… Personne n’aime vivre dans la peur. À la base de toute peur, il y a le sentiment d’insécurité. Et l’être humain cherche spontanément la sécurité.

Depuis quelques semaines, nous sommes témoins de l’arrivée quotidienne de plusieurs personnes d’origine haïtienne revendiquant le statut de réfugié sur le sol canadien et québécois. Elles viennent ici parce qu’elles ont peur que le gouvernement américain les expulse vers Haïti à partir de janvier 2018, date à laquelle les États-Unis risquent de mettre fin aux mesures spéciales qui leur accordaient une protection temporaire chez nos voisins du sud. Retourner en Haïti représente une grande insécurité pour ces personnes, car les conditions de vie là-bas sont souvent extrêmement difficiles. C’est pourquoi ces demandeurs d’asile méritent notre écoute et notre attention.

Cette arrivée fort médiatisée de demandeurs d’asile à nos frontières a aussi provoqué, semble-t-il, une insécurité chez plusieurs Québécois et Canadiens. Certains de nos concitoyens craignent que leurs acquis sociaux soient mis en péril en permettant à ces personnes d’entrer au pays car, pendant quelque temps, ces nouveaux arrivants vivront avec le soutien minimal de l’État. D’autres craignent de perdre leur emploi ou de ne pas en trouver, s’imaginant que ces nouveaux venus les prendront. Même si elles sont largement infondées, ces peurs méritent aussi d’être entendues avec respect.

Relire Hugo

La plupart d’entre nous connaissent l’histoire célèbre du personnage de Jean Valjean dans l’oeuvre de Victor Hugo, Les misérables, écrite au XIXe siècle. Lorsqu’il était jeune adulte, Jean Valjean a volé du pain. Cet acte, en lui-même, est répréhensible. Le boulanger mérite d’être payé pour son labeur. Nous pouvons donc condamner Jean Valjean et nous dire que justice a été rendue. Mais en lisant l’histoire, nous découvrons que Jean Valjean avait volé ce pain pour nourrir la famille de sa soeur qui était récemment devenue veuve avec sept enfants. Il était un émondeur, un travailleur saisonnier ; et durant la saison creuse, il ne pouvait pas trouver de travail. Ses neveux et nièces avaient faim ; il a donc volé du pain. En connaissant davantage le personnage, avec son histoire et les raisons qui l’ont poussé à poser ce geste, on en vient à ressentir de la compassion pour lui.

Tous et toutes, avant de porter un jugement, ne sommes-nous pas invités à aller à la rencontre de l’étranger qui vient d’arriver, de l’écouter et d’en découvrir un peu plus sur sa vie et son parcours ? Nous verrons alors qu’il n’est pas si différent de nous. Lui aussi veut travailler ; lui aussi veut nourrir sa famille ; lui aussi veut s’éduquer ; lui aussi veut une stabilité et un avenir meilleur pour les siens. Malheureusement, toutes ces choses que nous tenons pour acquises au Canada sont très difficiles, sinon présentement impossibles à atteindre en Haïti.

Bien sûr, il faut oeuvrer à créer les conditions sociopolitiques et économiques pour que les Haïtiens et les Haïtiennes puissent vivre dignement dans leur propre pays, sans se voir forcés à l’exil. Mais cela prendra encore des années et exigera des changements, autant dans nos politiques d’aide internationale qu’en matière de leadership politique et institutionnel en Haïti. D’ici là, il faut donc s’attendre à ce que des Haïtiens et des Haïtiennes cherchent une vie meilleure ailleurs. Pouvons-nous vraiment le leur reprocher ? Combien de Québécois ont quitté le Québec à la fin du XIXe siècle, vers la Nouvelle-Angleterre, pour travailler dans l’industrie du textile parce qu’ils ne pouvaient plus vivre ici ? Combien d’Irlandais sont venus s’installer au Québec au milieu du XIXe siècle parce qu’ils mouraient de faim en Irlande ?

On entend souvent dire que « nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde ». Certes. Mais quelques milliers de personnes, c’est loin de représenter « toute la misère du monde ». Gardons un certain sens de la perspective : le Liban (État de 4 millions d’habitants) a accueilli 1 million de réfugiés syriens au fil des dernières années. En 2001, près de 45 000 demandeurs d’asile sont arrivés au Canada ; or, pour l’année 2017 (de janvier à juin), il y en avait seulement un peu plus de 18 000. Donc, tout est bien relatif…

Peut-être que la peur du réfugié n’est pas tant due au fait qu’il est différent de nous, avec ses coutumes, sa culture ou sa religion… Peut-être que la peur du réfugié relève plutôt du fait qu’il nous rappelle notre propre fragilité humaine ; que nous-mêmes pourrions un jour être sans-abri, exilés et en quête d’un refuge… Parlez-en aux Montréalais victimes des inondations du printemps dernier, ou encore aux habitants de Fort McMurray qui ont perdu leur maison dans les incendies forestiers l’an passé.

On pourrait facilement conclure que la situation des demandeurs d’asile, tout comme celle des victimes d’inondations ou d’incendies, « ce n’est pas mon problème ! » Mais un jour, chacun et chacune d’entre nous risquent de se retrouver dans une situation précaire… Que se passera-t-il alors quand l’autre nous dira : « Je suis désolé, mais ce n’est pas mon problème » ?

Poser cette question, c’est revenir au fondement de notre commune humanité et aux liens essentiels de solidarité qui tissent une société.

15 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 14 septembre 2017 01 h 43

    Migration en mouvements


    La peur est effectivement une émotion très puissante qui peut à la fois motiver et freiner le changement selon le contexte interactionnel. Quand on souffre et qu’on est inquiet, il est plus difficile de se décentrer de soi-même pour offrir l'hospitalité. La peur des uns d’être refoulés dans le pays qu’ils veulent fuir ne s’accommode pas facilement avec la peur des autres d’être envahis accentuée du sentiment que leur porte d'entrée a été forcée.

    C’est ainsi qu’on peut penser que dans cette situation de la migration des demandeurs d’asile, les personnes intéressées ont dû user de stratégie pour faire avancer leur projet. On a pu observer comment la philosophie libérale se porte bien et continue d’occuper efficacement le terrain politique. Sa principale force réside dans son pragmatisme qu’on peut résumer par ce slogan : agissons d’abord, nous réfléchirons ensuite. La gestion de ce mouvement migratoire a tout du projet évolutif dont on n’a pas besoin de définir le plan et de poser les balises avant d’agir, et surtout ici, de réagir. Avec le pragmatisme, c’est le cas de le dire pour cette situation, le chemin se trace en marchant. L’acceptation de ce mouvement des migrations humaines marquera certainement un pas important dans l’avancement du projet de démocratie égalitaire qui repose sur la doctrine humanitaire qui veut qu’on ne laisse pas souffrir des personnes dont la survie est menacée; que l’étranger lointain est maintenant l’égal de notre prochain qu’on doit traiter aussi bien que soi-même. Pour travailler à obtenir le consentement de la population générale à cette façon inédite pour l’étranger d’entrer au pays, les politiciens utilisent les stratégies habituelles de communication minimale. Ils simplifient le problème complexe en faisant l’économie de mots et ils utilisent des euphémismes pour ne pas attiser les émotions négatives pendant que les faits accomplis continuent de s’accumuler pour dépasser le point de non retour.

    Marc Therrien

  • Gaetane Derome - Abonnée 14 septembre 2017 02 h 01

    La peur..

    On retrouve d'ailleurs ce texte sur votre site internet.En fait,je crois que ce que voudraient savoir les gens c'est combien tout cela va coûter et ils n'ont pas de réponses précises.La peur? Peut-être celle de voir ses impôts augmenter...Celle aussi du multiculturalisme a la canadienne.On voudrait que les gens qui immigrent ici s'intègrent vraiment a la société québécoise.Des gens qui ont choisi le Québec d'abord et non parce que M.Trump leurs dit "non".A ce sujet,votre association catholique a comme directeur executif un ancien ambassadeur des Etats-Unis,ne peut-il faire jouer ses relations pour aider les "Dreamers" et autres qui veulent rester aux Etats-Unis?Est-ce que votre association connaît la peur,de M.Trump?...;)

    • Michel Bouchard - Abonné 14 septembre 2017 13 h 56

      et j'ajouterai que ces migrants doivent contribuer à l'essor du Canada et du Québec et non pas dépendre des citoyens canadiens.

  • Jean-François Trottier - Abonné 14 septembre 2017 07 h 26

    Toujours les même omissions

    Les discours qui parlent de peur au sujet des réfugiés évacuent toujours des questions qui, elles, méritent l'attention.

    Depuis longtemps mais surtout depuis 60 ans le Québec s'est muni de lois et règles lui permettant de maintenir un niveau de vie pour tous. L'endroit où le coût de la vie est le plus bas au Canada est le Québec, sauf erreur (je me réfère à des amis, grands voyageurs d'affaire).

    Un réel effort d'utilisation du capital déjà présent au Québec a eu lieu (merci M. Parizeau) de façon à développer le Québec de façon durable et, hé oui, écologique puisque de l'investissement de soi naît la responsabilité.

    En évitant le plus possible de "vendre" le Québec à quiconque achète, on permet au gens de la population québécoise d'avoir un minimum d'incidence sur leur propre vie. Ce n'est pas rien, surtout en pensant que la même nation était la plus pauvre de toutes en Amérique du Nord il y a peu... et qu'elle est toujours dans la "mauvaise" partie des statistiques aujourd'hui.

    Ces lois et règles se basent évidemment sur un territoire. Des frontières qui maintenant laissent l'impression de fondre sous la pression, d'abord du sieur Trudeau, anti-nationaliste primaire, mais aussi de la gauche anti-identitaire, toute bourrée d'une belle morale même pas applicable en rêve et en conséquence assez dangereuse merci.

    La peur dont je parle en la détaillant semble raisonnée. Elle ne l'est pas plus que tout autre, la peur est la peur. Mais voilà, elle est justifiée, principalement parce qu'on n'en parle pas.

    Que sera-t-il fait pour préserver et améliorer un ensemble de mesures complexe, difficile à cerner, et qui permet un réel mieux-vivre au Québec ?

    Je serai ravi d'y accueillir toute personne en ayant besoin, mais encore je crois qu'il faut prendre des mesures pour conserver l'originalité de notre société unique, pour les raisons susnommées en choisissant comment accueillir, et avec soin.

    Et là j'avoue mon peu de compétence.

    • Michèle Lévesque - Abonnée 15 septembre 2017 09 h 13

      @Jean-François Trottier 14 septembre 2017 07 h 26

      Vous êtes encore désactivé, M. Trottier (0 j'aime, incapacité d'y inscrire le mien, mais en réalité, une fois déconnectée de FB, je vois que vous en avez déjà 8), bon, l'histoire se répète et me revoici à devoir dire 'J'aime votre commentaire' en mots. J'aime même beaucoup. Merci.

  • Cyril Dionne - Abonné 14 septembre 2017 07 h 39

    On ne navigue pas dans l’Étranger de Camus

    Bon. Encore une fois, ce n’est pas la peur de l’étranger qui a suscité cette réaction des Québécois et des Canadiens, mais bien le fait que ceux-ci venaient d’un pays sûr et qu’ils ont enfreint les lois du pays pour se mettre en avant de la ligne. Après, ce sont les gens ordinaires qui doivent défrayer tous les coûts associés à cette immigration illégale. Les Québécois ne sont pas contre l’immigration, mais pour une immigration qui se fait dans toute sa légalité.

    Mais ce qui est le plus important dans toute cette mésaventure, c’est le précédent qui a été créé. En utilisant quelques lignes floues d’une loi imparfaite, les migrants économiques ont pu s’installer ici. Alors, quel est le message envoyé à toute la planète sachant qu’il y a plus de un ou deux milliards de gens qui sont dans une situation encore plus pire que nos illégaux de cet été?

    De toute façon, même si plusieurs essaient de nous dépeindre un portrait assez négatif de la situation à Haïti, cela n’a pas empêché Rachid Badouri d’y faire quelques spectacles dernièrement et même y ajouter quelques blagues homophobes. Si les gens peuvent se permettre financièrement d’assister à des spectacles de ce genre, c’est que la situation dépeinte par les médias d’ici n’est pas si critique que ça. Et monsieur Badouri ne faisait pas la charité lorsqu’il a donné ses spectacles; il a été payé.

    • Michèle Lévesque - Abonnée 15 septembre 2017 08 h 53

      @Cyril Dionne 14 septembre 2017 07 h 39

      J'avais le doigt sur le 'j'aime' FB pour le déposer sur votre commentaire jusqu'à ce que je lise la finale que je trouve déplacée. Non pas la question, qui est pertinente, mais la manière de la poser. La situation d'un pays ne se jauge pas à l'aune de la frange friquée de ses élites, cela peut vouloir dire tout le contraire, justement - à savoir que le pays en question est encore plus mal pris que ce que sa condition géographique – car on parle de réfugiés climatiques en tout premier lieu (point de départ états-uniens) dans le dossier en cours chez nous - le laisse entendre. Et s'ajoutent les évidences connues que sont la corruption locale, l'érosion littérale et symbolique de cette terre, la lourde histoire du pays sans compter (et c'est peut-être la clé) les jeux de mafiosos patentés qui s’y font. Il est difficile d'identifier et à plus forte raison de dégager les embâcles qui font que ce pays n'arrive pas à se relever et à se construire - à plus forte raison à se reconstruire après des catastrophes naturelles qui viennent doubler le mal humain qui sévit là comme ailleurs, mais peut-être de manière pire qu’ailleurs. Et ce n’est certainement pas la faute de la population ordinaire. Le discours victimaire doit cesser, je suis bien d'accord, mais les forces contraires qui s'agitent là nous dépassent un peu, je croirais, dont les mafias qui opèrent sur ce territoire et qui ont tout intérêt à garder la population dans un état de soumission par la pauvreté entretenue, un peu à l'image peinte par Mario Puzzo dans Le Sicilien. Je flotte peut-être en plein roman, mais tout cela semble bel et bien faire partie de la donne haïtienne, bien au-delà du chèque de paye et de l’humour douteux d'un Rachid Badouri.

    • Cyril Dionne - Abonné 15 septembre 2017 17 h 00

      Merci pour votre commentaire Mme Lévesque.

      Ceci étant, pour Haïti et les Haïtiens, ils vivent sur la même île que les Dominicains (République dominicaine). Et pourtant, c’est la nuit et le jour entre ces deux états. La mafia est aussi présente en République dominicaine. Qui pensez-vous construit ces hôtels pour les touristes? Le crime organisé qui lessive son agent. Pourtant, même si la République dominicaine a été durement frappée par Irma, vous ne les voyez pas s’agiter pour quémander.

      Le problème avec Haïti, c’est que la corruption frappe non seulement les élites, mais aussi les autres classes sociales. Demandez aux journalistes qui y ont séjourné lors du fameux séisme. Ils se sont fait avoir par les plus grands aux plus petits.

      Votre argument de réfugié climatique ne tient pas la route pour Haïti. Ils sont des migrants économiques. Point à la ligne. Nous n’avons aucune affinité avec eux et les français d’Amérique ne sont pas les colonisateurs de cette île de sucre. C’est la France.

      En passant, si tous les gens éduqués veulent quitter cette île, qui la reconstruira? N’attendez pas pour les Dany Laferrière, Michaëlle Jean et Cie, ils font partis du problème.

  • Pierre Desautels - Abonné 14 septembre 2017 07 h 54

    Merci.


    Merci pour ce point de vue humaniste. C'est très rafraîchissant. Tout un changement du discours ambiant d'une certaine droite qui nous inonde d'arguments de peur, d'insécurité, et parfois de haine.

    • Cyril Dionne - Abonné 14 septembre 2017 17 h 30

      Est-ce que vous subventionnez personnellement ces illégaux ou bien vous référez l'affaire au gouvernement (les autres; voir contribuables) pour assumer les frais encourus? Curieux tout de même. Ceux qui sont supposément les plus humanistes, sont les plus généreux avec l’argent des autres puisqu’ils ne paient presqu’aucun ou pas d’impôts. C’est « ben » pour dire.

    • Pierre Desautels - Abonné 15 septembre 2017 08 h 08


      @Cyril Dionne

      Relisez le texte une deuxième fois. Vous allez peut-être comprendre.