Terreur au sanctuaire

Une femme musulmane déposait des fleurs devant l'église de Saint-Étienne-du-Rouvray, en France, où le prêtre Hamel a été assassiné le 26 juillet dernier.
Photo: Charly Triballeau Agence France-Presse Une femme musulmane déposait des fleurs devant l'église de Saint-Étienne-du-Rouvray, en France, où le prêtre Hamel a été assassiné le 26 juillet dernier.

Les grandes traditions religieuses sont désormais au coeur d’une guerre meurtrière. Les idéologies de l’extrémisme moderne sont en voie d’envahir le sanctuaire. Au cours des dernières décennies et dans une multitude de lieux, des milliers de croyants ont été victimes de la terreur pour des motifs religieux. Inspiré par les actes posés par des membres du groupe État islamique (EI), l’égorgement d’un vieux prêtre célébrant sereinement la messe du matin dans une paisible communauté française a rappelé aux Occidentaux la brutale réalité des meurtres ayant des cibles religieuses.

La réaction du pape François, qui a reconnu que nous sommes au coeur d’une « vraie guerre » et non d’une « guerre religieuse », n’explique malheureusement pas les défis posés par des mouvements comme le groupe EI. En mettant l’accent sur une guerre liée aux « intérêts » et à « l’argent », il déplace la responsabilité du conflit loin de la sphère religieuse. « Toutes les religions veulent la paix », dit-il, insistant sur le fait que « ce sont les autres qui veulent la guerre ». Il décrit la violence religieuse comme « absurde » et « incompréhensible ». Cela le laisse perplexe, comme beaucoup d’autres d’ailleurs.

Pour lutter efficacement contre l’extrémisme religieux qui s’exprime par la violence, il faut d’abord comprendre ses racines et ses caractéristiques propres. L’ère moderne a été marquée par des vagues impitoyables d’extrémisme violent. Pour la plupart, ces mouvements idéologiques étaient belliqueux et essentiellement laïques : des formes totalitaires du fascisme et du marxisme. Chaque vague a signé ses propres manifestes pour la reconstruction totale de l’ordre social et politique. Chaque vague a estimé que les actes révolutionnaires violents étaient beaucoup plus convaincants que les paroles futiles ou les politiques oiseuses. Ces militants étaient qualifiés de guerriers, de héros et de martyrs, de véritables figures mythiques. Certains analystes estiment que nous assistons aujourd’hui à une nouvelle vague d’extrémisme religieux dont les caractéristiques sont semblables aux précédentes.

Victime, acteur et survivant

Selon le sociologue S. N. Eisenstadt, les vraies racines idéologiques de cette quatrième vague d’extrémisme religieux ne se trouvent pas dans les formes traditionnelles de la religion, mais dans les souches de l’extrémisme idéologique révolutionnaire. Les idéologies extrémistes s’approprient des marqueurs d’identité tels que la classe, la race, ou la religion, publient des manifestes, et transforment de réelles revendications en conflits manichéens. Ils proposent des visions totalitaires de l’ordre commun, proclament la nécessité de la violence révolutionnaire et déclarent une guerre sans merci aux valeurs pluralistes de la modernité qui dilueraient leur message. En périodes d’instabilité, ces imaginaires extrémistes sont source de fascination. Au cours des dernières décennies, cette souche de l’extrémisme idéologique moderne a revêtu des habits religieux.

L’Occident ne devrait pas se poser en juge, mais plutôt en exemple, ayant été lui-même à la fois victime, acteur et survivant de sa propre version de l’extrémisme idéologique. Les dommages actuels infligés par l’extrémisme religieux sont limités si on les compare à l’immense traumatisme social et politique des années 1930 et 1940 qui a fait en Europe des dizaines de millions de victimes.

Vue sous cet angle, la religion n’est pas la cause de l’extrémisme, pas plus que la classe, la race ou la nationalité n’ont été à l’origine des formes précédentes d’extrémisme. La religion est toutefois devenue le théâtre de ces affrontements, à la fois ciblé, envahi et exproprié par les idéologies extrémistes qui tentent de faire naître de nouvelles visions totalitaires.

Guerre interne

Les mouvements contemporains du djihadisme sont des formes dangereuses et mouvantes de l’islam qui trouvent leurs racines dans les idéologies modernes du totalitarisme. L’Europe a vécu l’horreur pour avoir permis à ces mouvements d’extrémisme idéologique de naître et de se développer dans ses communautés, et cela, par son silence et sa collaboration « tranquille ».

Les stratégies actuelles des autorités religieuses semblent inefficaces. Rassembler des gens qui partagent la même vision de la nature essentiellement pacifique de toutes les religions n’aura probablement que peu d’impact sur la croissance de l’extrémisme religieux violent, ces forums constituant en outre de nouvelles cibles.

Les autorités religieuses doivent maintenant se rendre compte que les barbares sont à leurs portes. La guerre est interne et elle doit être menée avec tous les moyens nécessaires. La nature impitoyable et hétérodoxe de ces idéologies doit être dénoncée et vaincue.

Les idéologies totalitaires violentes naissent d’une bataille pour l’esprit. Les communautés religieuses sont particulièrement bien placées pour engager cette bataille. Elles disposent de ressources importantes en matière de communication et d’éducation. Mais cet arsenal pacifique ne pourra contrer la menace de représailles sauvages par des extrémistes totalitaires. L’histoire moderne nous a appris que toute confrontation significative de cette nouvelle vague d’extrémisme idéologique exigera que les chefs religieux et leurs communautés fassent preuve d’héroïsme, de dévouement et de courage. Ne sommes-nous pas, comme l’affirme le pape, au coeur d’une « vraie guerre » ?


 
6 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 3 août 2016 05 h 36

    Plébéien académique, je n'ai les....

    ....justes compétences pour commenter cette lettre de monsieur Daniel Cere.
    Je m'en tiendrai alors à mes expérences personnelles sur la violence en posant ces quelques questions.
    D'un: «Pourquoi un être humain a-t-il recours à la violence à l'intérieur d'un extrémisme religieux?»
    De deux: «Comment, dans sa propre vie, ce même être humain en est-il arrivé à faire le choix d'utiliser la violence pour s'exprimer de la sorte ?»
    Avoir recours à la terreur est signe et marque de grande faiblesse et de pauvreté. Plus encore, un déni total de l'existence de la dignité.
    Et si nous prenions un temps pour personnifier ou caricaturer la terreur, quelle allure ou physionomie aurait-elle ? Elle ressemblerait à....?
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Michel Lebel - Abonné 3 août 2016 07 h 01

    Un pape confus!


    Bon texte. Ce brave pape François devrait réfléchir davantage avant de parler ad lib sur la violence islamique actuelle. Il ne me semble qu'ajouter de la confusion à la confusion. Les jésuites ne sont-ils pas des spécialistes du discernement...!

    Michel Lebel

  • Yvon Bureau - Abonné 3 août 2016 09 h 17

    Pas facile à suivre

    C'est comme si j'avais besoin d'une traduction, avec des exemples. Merci.

    J'aimerais comprendre davantage, plus simplement, même si c'est complexe tout cela.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 3 août 2016 17 h 59

    Si

    Si cette terreur n'est pas «religieuse», pourquoi une «religion» devrait s'en mêler ?

    PL

  • Raymond Labelle - Abonné 3 août 2016 20 h 39

    "S’approprient des marqueurs d’identité tels que la classe, la race, ou la religion".

    S'il est vrai que l'extrémisme pousse à bout ces marqueurs, il faut aussi se poser sur la question plus générale des identités collectives (genre, religion, ethnie, classe, orientation sexuelle ou autre).

    Chaque personne a une valeur unique et tous ensemble, c'est au bien commun que nous devrions tenter d'aspirer. Chacun doit dépasser le groupe particulier auquel il s'identifie, que ce groupe soit réel ou imaginaire, pour rejoindre les autres et s'en rapprocher.