Sainte-Justine: honorer les donateurs ou les bâtisseurs?

«Le don effectué dans une prestigieuse institution chère au coeur des Québécois n’est-il pas plutôt un investissement dans une stratégie de communication?», se demandent Fernando Alvarez, Christophe Faure et Joaquim Miro.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Le don effectué dans une prestigieuse institution chère au coeur des Québécois n’est-il pas plutôt un investissement dans une stratégie de communication?», se demandent Fernando Alvarez, Christophe Faure et Joaquim Miro.

Quelles valeurs voulons-nous transmettre aux générations futures ? Parmi les moments clés qui déterminent nos choix et décisions au cours de la vie, les expériences vécues à l’école secondaire, au cégep et à l’université occupent une place prépondérante. Au contact de cet environnement, l’esprit s’enrichit et se développe et les valeurs qui sont les nôtres se construisent, façonnant nos objectifs de vie et de carrière. Dans cet environnement figuraient jusqu’à peu les traces de celles et ceux qui ont marqué l’histoire des disciplines scientifiques, de la médecine ou des arts à travers les noms donnés à tel institut, bibliothèque ou lieu d’enseignement. Ces exemples, ces modèles sont actuellement difficiles à trouver.

Aujourd’hui, les édifices, amphithéâtres et pavillons des institutions à vocation universitaire portent de plus en plus souvent les noms de donateurs. Non pas le nom de celles et ceux qui ont donné et consacré leur vie à l’établissement, au fonctionnement et au développement de ces lieux de recherche et de savoir, mais le nom de la personne ou compagnie qui a contribué à sa construction par un don pécuniaire (qui, rappelons-le, leur permettra une économie substantielle en impôts tout en leur accordant un prestige considérable lié à la philanthropie). En d’autres termes, ils portent le nom de ceux qui ont aidé à payer le béton, et non celui des hommes et des femmes exceptionnels qui ont donné une âme à ce même béton.

Banquier contre médecin

Nous vivons actuellement cette expérience au CHU Sainte-Justine qui est dans une phase d’agrandissement de ses locaux. De nouveaux espaces d’enseignement et de recherche seront disponibles à la fine pointe de la technologie du XXIe siècle.

Au même titre que Montréal célébrera son 375e anniversaire en occultant son Histoire avec un grand « H » ou que la toponymie des rues des villes du Québec se réfère trop peu souvent à ceux qui ont participé à sa construction et à son histoire, nous avons appris que ces amphithéâtres, lieux d’enseignement et de transmission des valeurs universitaires porteront le nom d’une banque, au lieu du nom d’un éminent médecin disparu depuis peu. Celui-ci, internationalement reconnu, a été fondateur de sa discipline et a consacré l’essentiel de sa vie au CHU Sainte-Justine. Il y a soigné des enfants, contribué par sa recherche à faire progresser les connaissances et a su inculquer une vision d’excellence à la vie universitaire et à la pédiatrie au Québec, au Canada et dans le monde. Il a tour à tour dirigé le Centre de recherche, le service de gastroentérologie pédiatrique puis le service de pédiatrie. À ce personnage hors norme de la médecine québécoise et canadienne, on réservera la même reconnaissance (son nom a été attribué à un « atrium ») que celle d’un célèbre joueur de hockey dans l’autre hôpital pédiatrique de notre ville.

Quels bâtisseurs ?

Ces événements portent à se questionner dans une période où le rôle de l’État, représentant et défenseur du bien commun, est régulièrement remis en cause. Les valeurs que nous transmettons aux nouvelles générations sont-elles purement liées à l’économie et à la finance ou au contraire doit-on encore honorer ceux qui ont fait notre histoire et qui à tout le moins méritent d’être reconnus comme bâtisseurs ?

Le « généreux » don (finalement équivalent au prix d’une campagne de publicité à la télévision) effectué dans une prestigieuse institution chère au coeur des Québécois n’est-il pas plutôt un « investissement » dans une stratégie de communication ? Le prestige de l’institution, résultat du travail de tous ses membres (et non du donateur), rejaillit sur ce dernier, ce qui fait oublier celles et ceux qui y ont consacré leur carrière et imprimé leur vision d’excellence universitaire.

Charité contre solidarité

La dérive que nous dénonçons ici dépasse la simple polémique de toponymie des lieux fréquentés par le public, les étudiants et les professionnels et autres membres du personnel médical dans un hôpital universitaire. Le message finalement transmis dans la désignation par une marque de commerce d’un lieu voué à la recherche est celui que la valeur et l’oeuvre des personnes qui ont consacré leur vie à l’institution importent peu comparativement à une somme d’argent suffisante pour pallier les investissements déficients de la puissance publique. L’argent permet ainsi de s’acheter à peu de frais une image prestigieuse auprès du public.

La « charité » tend-elle à prendre la place de la solidarité ? Cette question mérite d’être posée, car le bien commun, donc la paix sociale et le progrès économique, en dépend et pourrait en subir les conséquences si nous n’y prenons pas garde.

1 commentaire
  • Réal Bergeron - Abonné 13 juin 2016 11 h 33

    Chapeau!

    Cette commercialisation galopante de la dénomination de nos institutions publiques est scandaleuse. Des médecins qui plaident en faveur du bien commun, ça fait chaud au coeur par les temps qui courent.