Libre opinion - Famine: l'urgence d'agir en Somalie

Les Nations unies (ONU) ont officiellement déclaré la famine dans certaines régions de la Somalie. Oui, la famine! Et ce, même si nous sommes au XXIe siècle et que l'on produit globalement assez de nourriture pour alimenter tout le monde. En raison de conflits internes qui durent depuis des années et d'un développement stagnant, la Somalie affichait déjà un niveau de malnutrition si élevé que le pays était en état d'urgence permanent. Au moment où l'ONU déclarait la famine, les morts se comptaient déjà par milliers.

Une sécheresse de deux ans, la pire en 60 ans, est la cause de pertes importantes de récoltes et de pénuries alimentaires. Dans certaines régions, la sécheresse a emporté près de 90 % du bétail, privant ainsi les communautés pastorales de leur gagne-pain. On estime que les prochaines récoltes seront inférieures de 50 % à la normale, ce qui entraîne une inflation record des prix et rend la nourriture encore plus difficile d'accès. De plus, les conflits et l'insécurité dans certaines régions, en plus de faire obstacle à l'action humanitaire, viennent aggraver la crise qui sévit en Somalie et mettre encore plus de gens en danger.

D'ailleurs, bien que la famine en Somalie et la croissance fulgurante de la crise alimentaire en Afrique de l'Est soient les résultats immédiats de la sécheresse, de mauvaises récoltes et de conflits, elles sont aussi causées par un échec politique de longue date. Échec des gouvernements et de la communauté internationale à contrer la pauvreté chronique et à investir dans des moyens de subsistance durables. Échec à encourager la production alimentaire locale et à soutenir les femmes productrices, qui ironiquement, sont les premières à être affamées lorsque les temps sont durs. Échec à s'attaquer sérieusement aux changements climatiques et au besoin d'appuyer l'adaptation à la fréquence plus grande des sécheresses récurrentes. Enfin, échec à déployer un filet social sécuritaire et des systèmes d'alerte pour protéger les populations vulnérables contre les désastres.

Jusqu'à présent, la réponse de la communauté internationale à cette crise humanitaire demeure inadéquate. Alors que la vie de 12 millions de personnes est en jeu et que l'écart de financement est estimé à 900 millions, il devient urgent de se mobiliser. Nous devons agir maintenant et apporter une aide humanitaire immédiate aux gens qui ont un très grave besoin de nourriture, d'eau, d'abri et de mesures d'hygiène. Il n'y a pas une seconde à perdre.

Viser le long terme

Même si l'aide humanitaire peut aider à sauver des millions de vies, elle ne suffira pas à elle seule à prémunir les gens contre le choc suivant. Nous devons immédiatement nous attaquer en amont aux causes profondes qui influent sur la vulnérabilité alimentaire des populations et contribuer à un avenir meilleur dans lequel chacun mangera toujours à sa faim. Cela signifie qu'il faut investir dans les moyens de subsistance et offrir aux agricultrices et agriculteurs les ressources nécessaires pour libérer leur potentiel et augmenter la production alimentaire. De plus, nous devons aider les pays en développement à devenir plus résilients par rapport aux crises en investissant dans des systèmes d'alerte rapide, dans des réserves alimentaires, dans la réduction des risques de désastre et dans l'adaptation aux changements climatiques.

Les pays donateurs devraient appuyer la mise en place de dispositifs sociaux solides dans les pays en développement de façon à ce que, lorsque les catastrophes naturelles frappent — ce qui arrivera de plus en plus étant donné les changements climatiques —, les populations vulnérables aient les moyens d'y faire face.

Il faut également regarder une des dimensions fondamentales de cette crise: le défi que représentent l'égalité et la saine gestion publique. Amartya Sen, Prix Nobel d'économie et conseiller honoraire d'Oxfam, a dit qu'il n'y a jamais eu de famine dans les pays démocratiques. Pour jeter les fondations d'une société paisible et prospère, il est crucial de réunir toutes les conditions dans lesquelles les femmes, les hommes et les enfants ont un accès direct et permanent aux soins de santé, à l'éducation, à l'eau et aux mesures d'hygiène — tous les éléments essentiels de bien-être — et dans lesquelles ils ont l'occasion d'exercer le contrôle de leur vie en ayant un gouvernement responsable.

Il est urgent d'agir afin d'éviter une tragédie humaine en Afrique de l'Est. Il faut donner généreusement pour soutenir les victimes innocentes d'un désastre dont elles ne sont pas la cause. Si nous voulons que cette crise en Afrique de l'Est soit la dernière, nous devons aussi agir avec fermeté et intégrité pour en enrayer les causes profondes.

Il est plus que temps d'agir.

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Pierre Véronneau, directeur général d'Oxfam-Québec
2 commentaires
  • Françoise Breault - Abonnée 29 juillet 2011 10 h 17

    Jean Ziegler: "Ne parler que du climat est une hypocrisie totale"

    Rare sont les médias, incluant notre télévision publique, qui n'ont pas la langue de bois et qui osent nommer les causes à l'origine de cette famine. Nommer ces causes c'est aussi remettre en question le système économique qui les sous-tend, ce que les médias sont bien frileux de faire.

    Heureusement, Jean Ziegler se tient debout. Il est vice-président du Comité consultatif du conseil des droits de l’homme des Nations unies et fut rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation des populations du Conseil des droits de l’homme de l’ONU.

    Voici ses deux articles:

    "Ne parler que du climat est une hypocrisie totale"
    http://humanite.fr/25_07_2011-jean-ziegler-«

    « Le massacre de la faim se déroule dans une normalité glacée »
    http://humanite.fr/04_02_2011-«-le-massacre-

  • hekpazo jacqueline - Inscrite 29 juillet 2011 12 h 52

    Le commerce de la faim

    Outre l'essentielle paix ,quel que soit le pays concerné, des changements profonds des politiques agricoles sont nécessaires pour permettre aux petits agriculteurs, tant africains que ceux du monde entier, d'accéder à des terres et d'en tirer des revenus suffisants pour leur subsistance. Des politiques qui soutiennent et protègent ces petits agriculteurs ainsi que les pêcheurs et tous les autres petits producteurs afin qu’ils puissent produire l’alimentation nécessaire à leurs familles, pour les marchés locaux et pour les gens vivant dans les villes et non au bénéfice unique d'un marché international des produits agricoles de base (incluant les engrais) et de son clan de dirigeants de grandes sociétés de négociants (Potash Corp - Cargill)
    ...À l'instar de Bertolt Brecht, nous sommes nombreuses et nombreux à penser que la famine est engendrée par le commerce du grain.

    Jacqueline Hekpazo