Libre opinion - La Grande Noirceur

De toute évidence, Jacques Godbout (qui a écrit «Pour éclairer la Grande Noirceur» dans Le Devoir du 28 septembre) n'a pas «vécu» la même réalité que moi dans les années 50. Il est totalement faux de dire que les garçons et les filles les plus ambitieux devaient se rendre en Europe ou aux États-Unis pour acquérir un minimum de compétence dans les années 50 et 60 avant l'implantation de la Réforme Parent.

Le cours classique de l'époque n'avait rien à envier à la formation correspondante qui se donnait en France à la même époque. Et il en était de même pour nos universités. Laval et l'Université de Montréal rayonnaient déjà outre frontière, et McGill, entre autres, avait déjà à cette époque une renommée mondiale pour la qualité de sa formation et de ses chercheurs.

Que penser de ses affirmations selon lesquelles les enfants de cette époque additionnaient les anges et multipliaient les prières dans les cours de mathématiques alors que les manuels d'histoire du secondaire regorgeaient d'anecdotes religieuses, que l'anglais était une langue dangereuse, que seulement Thomas d'Aquin était enseigné en philosophie et que la théologie tenait lieu de science! Des affirmations qui me semblent d'autant plus surréalistes qu'elles ne correspondent en rien à ce que j'ai vécu à cette époque.

Un très fort pourcentage des enseignants de l'époque étaient d'ailleurs des laïques ayant suivi le cours classique ou minimalement une formation de maître dans l'une ou l'autre des excellentes écoles normales de la province. Aucun futur enseignant ne maîtrisant pas parfaitement le français n'y obtenait le diplôme, une maîtrise qui ne peut s'acquérir qu'en corrélation avec une solide formation générale.

Je n'ai pas souvenir que les religieux (frères et soeurs de diverses communautés) qui m'ont enseigné nous aient parlé plus de religion que les enseignants laïques, sauf bien sûr dans le cours de religion (un cours de morale chrétienne, en fait), qui pouvait être dispensé aussi bien par des religieux que par des enseignants laïques.

Une bonne formation

J'ai commencé mon primaire en 1950 et j'ai eu à peu près autant d'enseignants laïques que religieux. On apprenait à lire à tous les enfants jusqu'à les rendre autonomes dès la première année, contrairement à ce qui se fait aujourd'hui, pour que tous soient en mesure de suivre les textes des cours et y prennent intérêt dès la deuxième année. On nous faisait apprendre les tables de multiplication par coeur très tôt durant le primaire, pour rendre facile tout le reste de l'apprentissage des mathématiques. J'ai dû les faire apprendre moi-même à mes enfants ainsi que l'écriture cursive dans les années 80 parce que les «nouveaux programmes» du moment n'en soulignaient pas l'importance.

Au secondaire, on étudiait le français jusqu'à une maîtrise avancée de la grammaire et l'anglais à partir de la 8e année (début du secondaire d'alors). On étudiait aussi les textes des maîtres de la littérature française, géographie, géométrie d'Euclide, algèbre, trigonométrie, introduction au calcul différentiel et intégral. On étudiait l'histoire de l'Europe, de la Grèce et de la Rome antique et celle du Canada. On y apprenait la physique et la chimie avec laboratoire avec le tableau périodique des éléments en arrière-plan.

Tout le monde apprenait bien sûr le catéchisme au primaire, mais je ne me souviens pas avoir entendu beaucoup parler de religion au secondaire, sauf au cours de religion proprement dit.

À la fin de la 12e année option sciences-mathématiques (formation équivalente et même supérieure en plusieurs points à celle de la deuxième année du cégep actuel), on était admissible à l'université. Sauf pour un premier contact très sommaire avec la philosophie en général, Thomas d'Aquin et les autres philosophes n'étaient pas enseignés au secondaire, mais au cours classique.

Quel silence?

Même dans les petits villages de la province dont je suis issu et où il n'y avait pas de bibliothèque, on pouvait se procurer à la tabagie du coin sur de grands supports pivotants un grand nombre d'ouvrages avec plein de nouveaux titres chaque mois venant de France, de Belgique et des États-Unis. J'ai encore dans ma bibliothèque des rayons pleins de livres des collections Marabout, Fleuve noir, Ace Books et autres que l'on pouvait acheter pour moins d'un dollar pièce dans les années 50 et 60. C'est d'ailleurs avec ces livres que j'ai fini d'apprendre l'anglais. Les jeunes disposaient ainsi presque partout d'une littérature jeunesse tout à fait saine, adéquate et abordable.

Jacques Godbout évoque un supposé «grand silence» des années d'après-guerre, une grande peur de nos élites face à je n'ai pas trop compris quoi. Quel grand silence et quelle grande peur? Notons que le Refus global qu'il mentionne a été publié en 1948, et que Michel Chartrand, pour ne nommer que le plus remarqué des protestataires de l'époque, était tout sauf silencieux pendant toutes ces décennies et il ne me semble pas qu'il avait peur de s'exprimer.

Ça bouillait dans les milieux intellectuels. Duplessis, malgré l'autoritarisme qu'il lui reproche, a fait bâtir plus d'écoles sous sa gouverne que tous les autres premiers ministres avant et après lui. En voilà un autre d'ailleurs qui n'avait peur de rien ni personne, qui n'a jamais profité de sa position pour s'enrichir personnellement et qui nous a toujours défendus toutes griffes dehors face au gouvernement fédéral. Mais bien sûr, tout cela ne compte pas.

Le grand méchant loup de l'ingérence inqualifiable de l'Église catholique dans l'éducation de nos enfants qui hante encore visiblement vos cauchemars est mort depuis 40 ans, monsieur Godbout. À quoi cela sert-il de continuer à lui donner des coups de pieds?

La Grande Noirceur, ce n'était pas il y a 50 ans, mais maintenant, avec plus de la moitié de notre population atteinte d'illettrisme à divers degrés quand ce n'est pas l'analphabétisme complet et un taux effarant de décrochage scolaire qui n'existait tout simplement pas avant la Réforme Parent et que l'on ne retrouve dans aucun autre pays industrialisé, y compris le reste du Canada. Ne croyez-vous pas que c'est sur ce grand méchant loup bien vivant qu'il faudrait cogner?

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10 commentaires
  • Gérard Lépine - Inscrit 4 octobre 2010 06 h 26

    petite noirceur

    Je n'ai pas eu le plaisir de lire Jacques G le mois dernier, mais mon expérience de ces années-là, et même postérieures, est la même. En 1962, pour obtenir l'équivalence de mon diplôme d'école normale torontoise (où j'étais allé parce que leur diplôme était valable au Québec et non vice-versa), j'ai passé un mini-concours à l'école normale Jacques-Cartier sur l'histoire et la géographie du Québec.
    J'ai répondu aux cinq questions, chacune de 4 pts sur 20, que le Québec avait été fondé pour la gloire de Dieu et la glorification de l'Eglise, un peu comme l'on fait en France pour le (fameux) examen de philo: pour, contre, et conclusion; j'ai obtenu 18 sur 20 et une première place, et j'ai encore la feuille de résultats du Département de l'Instruction publique.

  • Jean-Guy Nadeau - Abonné 4 octobre 2010 07 h 01

    Un mythe tenace

    La Grande Noirceur constitue un mythe tenace de l'identité québécoise. C'est le substitut du grand chaos dont émergerait l'ordre actuel. Des historiens ont pourtant déboulonné ce mythe et exposé son rôle dans la construction de l'identité québécoise (post ou anti-canadienne française). Ce qui ne signifie pas que tout ait été clair à l'époque, mais est -ce que ce l'est aujourd'hui alors que plusieurs s'emploient à tout cacher. Le grand méchant loup rôde toujours, mais il est mieux déguisé.

  • Claude Rompré - Inscrit 4 octobre 2010 08 h 24

    Déclinologie

    Ce commentaire de M.Michaud est symptomatique d'une discipline fort répondue de nos jours parmi nos compatriotes, la déclinologie. Cette "science" ne disposant d'aucune méthode cherche à prouver hors de tout doute possible et par tous les moyens que le système d'éducation québécois nous place au bord de l'abime et qu'il produit des cancres de niveau mondial.

    La déclinologie est insensible à tous les arguments économiques et sociologiques que l'on peut lui présenter. Par exemple, on nous sermonne sur la mauvaise qualité de l'enseignement du français de nos jours. Cependant, les tests de comparaison internationales du PISA parrainé par l'OCDE classes les élèves canadiens au 4e mondial et les élèves québécois ne s'écartent pas de la moyenne fédérale. Nos élèves ne sont donc non seulement pas des cancres, mais parmi les meilleurs de la planète.

    Source: http://en.wikipedia.org/wiki/Programme_for_Interna

    La conception de l'éducation de M.Michaud est élitiste et archaïque. C'était bien plus facile de n'offrir l'éducation qu'aux plus fortunés et aux plus doués. Le système des collèges classiques pourrait se comparer à un hôpital qui ne traite que les biens portants et qui renvoie à la maison les cancéreux.

    L'exemple des tables de multiplication est tout aussi révélateur. J'ai 23 ans et même si l'on m'a enseigné les tables, je confesse que je ne pourrait pas nécessairement les recracher par coeur. Pourquoi? Parce que dans le monde moderne, elles sont relativement inutiles. C'est bien joli les tables, mais maintenant, dans l'économie moderne on a moins besoin d'une bonne mémoire (qui n'égalera jamais celle d'un ordinateur) que d'un bon sens critique et une capacité pour le calcul abstrait. C'est pourquoi maintenant on ne perd pas de temps à nous enseigner comment calculer à la main une racine carrée quand on peut aborder les bases du calcul différentiel.

    Merci donc M.Michaud pour ce bel exer

  • André Loiseau - Inscrit 4 octobre 2010 09 h 44

    Le privilège religieux


    Le vénérable aîné M. Michaud, dans son apologie de la grande noirceur et de l'élitisme, semble s'être fait damner le pion par le très jeune M. Rompré... Je suis né en 1941 et me souviens encore de la loi du "cadenas" de Duplessis qui n'était que le reflet et la suite logique de celle du silence qui était imposée sur tout. Pour obtenir accès au Cours Classique, les pauvres devaient montrer de l'intérêt pour la prêtrise et voisiner les bénitiers. Et j'en passe...
    Mais nous ne sommes pas encore au nouveau "siècle des lumières" et il est vrai qu'en enseignement, on aurait jeté le bébé avec l'eau du bain. Les autorités de la "révolution trop tranquille" auraient dû conserver certains acquis comme la fameuse dictée...que les anciens connaissent.
    Bien que M. Rompré s'en tire assez bien.

  • Geoffroi - Inscrit 4 octobre 2010 10 h 28

    Une caution négative pour Trudeau et cie

    Vous avez raison M. Michaud

    :« Avec la Révolution tranquille, ces repères habituels, sur lesquels la société québécoise avait coutume de fonder sa capacité d'entretenir ce que Georges Balandier appelle « l'illusion sociale essentielle » d'un ordre établi et durable, seront frappés de discrédit et, par là, pourront servir de « caution négative », aux élites issues de la nouvelle intelligentsia qui occupera désormais le devant de la scène sociale. Le mythe de la « Grande noirceur » était né. »

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Grande_Noirceur