Forcer le destin

À l’occasion du bicentenaire de la mort de Napoléon Bonaparte, Le Devoir de mercredi reflète un débat récurrent au sujet de celui-ci. On fait valoir son génie militaire, son autoritarisme, son ordonnancement de la France d’alors, le Code civil, sa conception de la place des femmes, la place de l’esclavage et ainsi de suite. Je ne veux pas me mêler de ce débat historique, par ailleurs fort intéressant. Mais on peut aussi faire ressortir un aspect, disons, plus culturel. Car, dans les décennies qui ont suivi la fin de son règne, vers 1825-1875, l’homme a exercé une véritable fascination sur bien des gens, en France comme dans le reste de l’Europe, non pas tant par ses réalisations militaires et politiques que par son destin personnel.

Comment un petit caporal venu de Corse, parlant mal le français, a grimpé les marches du pouvoir dans une époque troublée de la Révolution française, a enchaîné les victoires militaires, a soumis les rois et les empereurs et a changé la face de l’Europe, cela demeure une sorte de mystère que les historiens et biographes n’en finissent plus d’explorer. La force de sa détermination, son énergie, son intelligence fascinaient tous les gens de l’époque ; et bien des écrivains furent à leur tour fascinés par quelqu’un qui brise ainsi les barrières de classe — si fortes à l’époque — et que la volonté propulse aux plus hauts sommets. La notion de « destin individuel » entre ainsi de plain-pied dans la littérature.

Un personnage de Dostoïevski se dit : « Si je me demande ce que Napoléon aurait fait à ma place, c’est parce que je ne suis pas Napoléon » (dans Crime et châtiment). Après Napoléon, les personnages de la littérature mondiale se mettent à foncer, à prendre les rênes de leur destin ; ils entreprennent leur ascension sociale (comme dans les romans de Stendhal). Avec Napoléon, les individus n’ont plus de destins tracés, mais s’élèvent à force de volonté et de détermination.

À voir en vidéo

3 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 8 mai 2021 06 h 43

    Napoléon et le rêve américain

    Voilà, tout est dit pour résumer le phénomène Napoléon. Il est le symbole de l’égalité à une époque où le droit divin plaçait les gens dans des castes où des classes sociales dont on ne pouvait plus sortir. Voilà arriver un immigré, qui dans sa courte vie, fait exploser toutes les monarchies de droits divins et sonne le glas pour les autres. C’est là où la devise de la Révolution française, « liberté, égalité et fraternité » prend tout son envol.

    S’il y a un pays qui s’est inspiré de Napoléon, eh bien, ce sont les États-Unis d’Amérique. Cette notion qu’un homme peut accéder aux plus hautes sphères du pouvoir économique et politique par seulement sa détermination, son énergie et son intelligence résonne et détonne très fort chez cette nouvelle république. C’est la notion du « self-made man » et du rêve américain.

    Aux USA, votre destin n'est pas légalement déterminé à la naissance par la caste, la religion ou le sexe. La discrimination est présente, mais la loi et la constitution américaine protègent votre droit de mener une vie meilleure, ce qui est contraire à 80% de tous les pays de la planète. Alexis de Tocqueville avait déclaré que le rêve américain est « le charme du succès attendu ». Ce charme a attiré des millions d'immigrants sur les côtes américaines et continue de faire venir les migrants illégaux au sud de sa frontière.

    Le rêve américain n’est pas seulement un rêve de prospérité matérielle, mais celui, pour tout homme et toute femme, de réaliser son potentiel, sans les entraves des barrières artificielles, érigées par des sociétés plus anciennes et plus stratifiées, comme les sociétés religieuses. Avec la montée d’une frange « wokiste », ce rêve est en train de s’effriter et de disparaître. La notion de la discrimination positive est en train d’achever cet élan et de reconduire les gens vers l’élitisme. Tout un paradoxe puisqu’en voulant forcer l’égalité, on provoque son effet contraire.

    Enfin, voilà le véritable héritage de Napoléon.

  • Bernard Terreault - Abonné 8 mai 2021 10 h 08

    La fascination envers Napoléon

    Cette fascination a aussi existé au Québec malgré l'hostilité à la fois des Anglos et de l'Église: j'avais un oncle nommé Napoléon et une tante nommés Joséphine.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 8 mai 2021 10 h 35

    Oui, très juste

    Je pense que Serge Joyal serait d'accord.