Censure et conspirationnisme

Ainsi les géants du numérique (Facebook, YouTube, Twitter) ont décidé de censurer des mouvements conspirationnistes comme QAnon aux États-Unis ou la chaîne Radio-Québec, d’Alexis Cossette-Trudel, parce que ceux-ci propageraient selon eux la haine, la désinformation, les théories complotistes.

Pourtant, des chefs d’État comme Trump et Bolsonaro eux aussi mentent, désinforment, propagent des théories conspirationnistes (Trump qui accuse Biden de vouloir instaurer le socialisme ou de vouloir voler les élections aux États-Unis, Bolsonaro qui accuse l’OMS de favoriser la masturbation et l’homosexualité ou qui laisse un de ses ministres affirmer que le coronavirus est un complot communiste, etc.), tiennent des propos haineux à longueur de journée sur les réseaux et on ne ferme pas leurs comptes pour autant. Alors, pourquoi ce deux poids, deux mesures ?

Sans doute que les géants du Web veulent éviter de déplaire à ces puissants chefs d’État qui comptent des millions d’abonnés et qui leur accordent des privilèges fiscaux. Comme dit le dicton, « fort avec les faibles, faible avec les forts ».

Non seulement cette censure paraît arbitraire à certains égards, mais elle risque en plus de galvaniser, de radicaliser certaines mouvances plus ou moins conspirationnistes qui auront encore davantage l’impression de vivre en « dicta-ture » et de ne pas pouvoir s’exprimer librement dans les médias.

Ceux qu’on nomme parfois à tort des conspirationnistes ne sont pas tous des illuminés violents et dangereux. Bien qu’ils soient souvent maladroits ou mal informés, nombre d’entre eux ont des questionnements et des inquiétudes tout à fait légitimes, notamment au sujet des mesures sanitaires. S’ils ne peuvent s’exprimer ni dans les médias dits traditionnels ni dans les médias dits sociaux, comment ces gens pourront-ils se faire entendre ?

N’aurions-nous pas intérêt à essayer de comprendre ceux qui, dans le respect et la non-violence, pensent et s’expriment différemment et à dialoguer avec eux? Les complotistes ne sont-ils pas le fruit d’un système d’éducation qui a failli à la tâche, d’un système politique oligarchique, corrompu, déconnecté, qui inspire la méfiance et le cynisme, d’une société compartimentée, atomisée qui n’admet plus le dialogue, la nuance, la pensée complexe, le débat contradictoire ?


Une version précédente de cette lettre comportait une erreur dans sa signature. Son auteur est bien Yann Leduc. Nos excuses.

14 commentaires
  • Jean Thibaudeau - Abonné 19 octobre 2020 06 h 25

    Raisonnement qui se tient, sauf qu'hélas, aucun dialogue n'est réalistement possible avec les conspirationnistes, qui n'entrent en communication avec les autres QUE pour imposer leur foi. Bref, ce sont souvent des fanatiques dans le pire sens du terme.

    Parlez-en aux membres de leurs familles et à leurs ami(e)s. Souvent, le seul moyen d'empêcher des ruptures, c'est d'éviter le sujet systématiquement. Et encore!

    • Christian Roy - Abonné 19 octobre 2020 17 h 49

      Chez nous, lors des rassemblements familiaux, deux choses sont à proscrirent sous peine de détestables chicanes. Politique et religion...

      Le conspirationnisme est l'amalgame des deux. Alors, imaginez !!!

      C'est pourquoi les "Safe Spaces" et les chambres à échos existent !

  • Fernand Laberge - Abonné 19 octobre 2020 07 h 30

    Débat, vraiment ?

    Plusieurs points valides sont ici soulevés. Mais une réserve sur celui-ci : «nombre d’entre eux ont des questionnements et des inquiétudes tout à fait légitimes, notamment au sujet des mesures sanitaires». Vrai du citoyen qui ne s’y retrouve plus, pas du conspirationniste.

    Le conspirationniste ne questionne pas, il affirme. Il recrute et se finance sur la base d’un narratif global et définitif à ne pas questionner, justement, sous peine d’excommunion quasi rituelle du damné «moutruche». Au nom, dit-il, d’une liberté d’expression qui paraît plutôt à sens unique. Plus près du sectarisme que du débat.

    Cela dit et indépendamment de ce sujet précis, il y a bien un prix à payer pour cet empressement à s’en remettre avec joie et enthousiasme à l’exploitation privée des liens sociaux. La liberté d’expression se doit d’être pour tous. Mais en tout lieu ? L’auteur ne trouve pas nécessairement d’éditeur. Je n’ai pas à tout accepter (ou subir) des visiteurs dans mon salon. Or il se trouve que nous comptons un peu trop sur le «salon» des Zuckerberg de ce monde…

    • Yann Leduc - Abonné 19 octobre 2020 21 h 25

      Vous avez bien décrit ce qu'est un conspirationniste, au sens négatif du terme, sauf que certain auront recours au terme conspirationiste pour disqualifier un interlocuteur simplement parce qu'il tient un discours plus marginal ou parce qu'il s'exprime un peu maladroitement. Il y a un danger d'amalgame si on utilise ce mot à tort et à travers. Car enfin, les complots et les conspirations, ça existe ! Pensons à la 2e Guerre d'Irak...

  • Hermel Cyr - Abonné 19 octobre 2020 08 h 26

    Combattons fermement les dangers d’un « safe space » social

    Vous tenez des arguments qui méritent considération. L’empêchement d’opinion peut les radicaliser et détourner vers des actions plus dommageables à la paix sociale. Vous avez aussi raison de souligner les failles d’une école qui ne joue pas son rôle quant à la formation citoyenne et au développement de l’esprit critique.

    Mais je vois dans cette censure appliquée par les géants des médias sociaux un réel danger pour le débat démocratique. Il n’est pas normal que les GAFAM, qui sont des instances privées aient un rôle social de cette importance dans le débat citoyen. Beaucoup applaudiront aux mises au point de Tweeter visant les bêtises de Trump, ou au débranchement de tel ou tel « conspirationniste » qui propage de faussetés concernant la présente pandémie. Mais viendra un moment où ces GAFAM (qui ne sont pas exempts d’intérêts ni d’idéologie) censureront des opinions pertinentes au débat social, peut-être les vôtres.

    D’ailleurs, je suis d’avis que toutes les opinions sont pertinentes au débat social, même les plus loufoques. Censurer la bêtise c'est aussi antidémocratique. Car si la bêtise ne trouve pas à s’exprimer dans les médias, non seulement elle s’exprimera autrement, mais nous la croirons inexistante et nous trouverons soudain dans un vaste « safe space », cette aberration qui a déjà fait son nid dans les universités et cherche à contaminer une société qui a du mal à produire un dialogue citoyen garant de démocratie.

    • Yann Leduc - Abonné 19 octobre 2020 21 h 32

      Tout à fait, comme si la censure allait faire disparaître l'opinion qui nous déplaît. Chassez la parole et elle reviendra au galop...

  • Simon Grenier - Abonné 19 octobre 2020 08 h 32

    Absolument d'accord avec vous. Ces entreprises auraient dû être responsables de ce qui se diffuse sur leur plateforme dès le départ, ce que le gouvernement Américain de l'époque a volontairement soustrait de leurs obligations. Le monde entier se retrouve aujourd'hui pris avec le problème, ce sont les gouvernements nationaux qui devront prendre la relève. Sans nécessairement aller jusque là, Facebook souffrirait beaucoup plus que mes concitoyens de son absence au Québec et au Canada...

  • Hélène Paulette - Abonnée 19 octobre 2020 11 h 46

    Vous voulez sûrement parler de la liberté de presse...

    C'est bien dommage mais cette dernière est assujettie à des impératifs économiques et/ou géopolitiques, lesquels assurent notre merveilleux et insurpassable niveau de vie... Alors, par où voulez-vous commencer?