Complotistes, en parler ou pas?

Certains se sont offusqués que Le Devoir ait fait le portrait d’Alexis Cossette-Trudel. Quoi, pensent-ils, il s’agit d’un complotiste, d’un type qui croit que la pandémie du coronavirus est une arnaque, que l’élite mondiale est sataniste et pédophile et que l’armée a mis Trump en place pour sauver le pays de la menace libérale !

Il se trouve que la même semaine j’enseignais la pensée de John Stuart Mill. Dans son livre De la liberté (1859), il nous met en garde contre les détracteurs de la libre expression des opinions. En effet, « si l’opinion est juste, on les prive de l’occasion d’échanger l’erreur pour la vérité », écrit-il. Ce ne serait pas la première fois que dans l’histoire un seul ou quelques-uns aient eu raison contre une majorité. Va pour l’opinion juste, mais qu’en est-il des opinions fausses ? Mill voit un bienfait même dans la libre expression d’une opinion fausse, car « si elle est fausse, ils perdent un bénéfice presque aussi consi­dé­rable : une perception plus claire et une impression plus vive de la vérité que produit sa confrontation avec l’erreur. »

Alors que devait-on faire avec la liberté d’exprimer des opinions fausses ou bizarres — les appels à la haine ou les diffamations sont évidemment à proscrire — comme la théorie de la Terre plate ou des vaccins implantant des puces électroniques sous-cutanées ? Mill nous dit qu’il faudrait saisir ces occasions pour sortir de notre confort mental. Il arrive que nous ayons des opinions vraies que nous défendons mal ou parfois même pas du tout. Cette opinion existe alors en nous à l’état de préjugé ; on ne se donne même plus la peine d’en démontrer le bien-fondé. On cesse de lutter activement pour elle. On se contente souvent d’insultes. Il demeure pourtant plus que jamais essentiel pour le dialogue public que ceux et celles qui sont dans le vrai fassent des efforts pour bien réfuter les opinions mal fondées. Censurer des opinions fausses, voire les dénigrer ne peut que conforter leurs défenseurs dans leurs errements : « Voyez, ils ne nous écoutent pas, ils ne nous prennent pas au sérieux, ils ne font que nous insulter, il faut se défendre. »

Pour que le vrai puisse être effectif et triompher, il faut aller plus loin que le combat de tartes à la crème qu’on lancerait au visage de ses adversaires. Il me semble que c’est ce que Le Devoir a tenté de faire.

10 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 25 septembre 2020 04 h 16

    Aseptisation des esprits

    Vous avez tout à fait raison, monsieur Bolduc.

    Moi, quand je lis que l'ancien directeur scientifique de la pharmaceutique Pfizer et que des chercheurs scientifiques de l'université Oxford d'Angleterre nous disent que beaucoup de tests réalisés pour détecter le SRAS-Cov-2 donnent de faux résultats et que le taux de mortalité due à la COVID-19 se situe à autour de 0,2% comparativement à 0,1% pour la grippe "ordinaire ", j'aimerais bien pouvoir en parler sans me faire traiter de dangereux complotiste.

    Je garde autant que faire se peut la distanciation prescrite, je porte le masque là et lorsqu'imposé de le porter, j'éternue et tousse dans mon coude et je me désinfecte les mains partout où il est requis de le faire en les lavant aussi plus souvent que d'habitude.

    Sans en faire un plat et par respect pour les gens qui entretiennent des craintes sérieuses et légitimes à l'endroit de cette maladie qui, il me faut bien en convenir, tue deux fois plus que la petite grippe standard.

    Je me permets quand même de penser et dire encore librement que, si nous vivions dans un monde un peu moins aseptisé, peut-être serions-nous mieux à même de nous défendre isolément et collectivement contre ce maudit coronavirus qui fait ch... tout le monde entier.

    • Nadia Alexan - Abonnée 25 septembre 2020 09 h 21

      Ce n'est pas une question de censure. Le Devoir a donné une légitimité à un complotiste sans pour autant démontrer la fausseté de ses propos farfelues.
      Par exemple rien n'a été mentionné du fait qu'il croit «que l’élite mondiale est sataniste et pédophile et que l’armée a mis Trump en place pour sauver le pays de la menace libérale !»

    • Christian Roy - Abonné 25 septembre 2020 21 h 10

      Vous écrivez, M.Pesant : "Je me permets quand même de penser et dire encore librement que, si nous vivions dans un monde un peu moins aseptisé (...)

      Il existe sûrement sur la planète des lieux moins aseptisés que le nôtre.
      Existe-t-il des statistiques qui valident votre hypothèse ?
      Jolie travail de recherche.

  • Yvon Montoya - Inscrit 25 septembre 2020 06 h 01

    Je pense que Mill ne connaissait pas notre contexte societal que vous négligez dans votre proposition. Mill ne connaissait pas les outils de propagande de masse, la technologie Internautique et les réseaux sociaux. A cela vous ajoutez les moyens de contraindre les citoyens de penser vrai ce qui est faux et faux ce qui est vrai. Mill ne connaissait pas les hautes capacités modernes de transformer le réel en virtuel et vice-versa. En somme Mill est intéressant, je le lis parfois, mais comme outil intellectuel il ne fait plus le poids car notre monde/époque est dénué de tout héritage désormais. Merci.

  • Simon Harvey - Inscrit 25 septembre 2020 06 h 03

    Exactement

    La liberté d,expression doit être combattue par la liberté d'expression et non la censure. Si ces gens croient au pédosatanisme, il faut le magnifier, et non les insulter. Il faut leur dire tout le tort qu'ils font pour la véritable cause des enfants et les vraies vicitmes de pédophilie en rabaissant leur malheur à des fins politiques.

    Il faut leur dire que c'est très grave et que nous tenons nos enfants loin d'eux.

  • Marc Therrien - Abonné 25 septembre 2020 07 h 17

    La Raison est-elle totalitaire?


    En amont du besoin de dissension, le goût pour la pensée complotiste ne serait qu’une des variantes de la manifestation du besoin de croire chez les personnes les plus intolérantes face au mystère et aux choses qui demeurent sans explication. Il s’insère dans les capacités d’imagination de cette « espèce fabulatrice » (Nancy Huston) qu’est l’humain, particulièrement doué pour la fiction qui s’exprime sous toutes sortes de formes : le récit, le conte, le mythe, la fable, la légende, l’épopée, etc.

    Il arrive parfois dans ce monde incertain et imprévisible construit à plusieurs que les occupants de camps opposés dans la lutte dialectique aient rationnellement raison chacun de leur côté, mais pour des raisons différentes. S’il s’avérait que les pourfendeurs des gens qui pensent tout croche augmentent en nombre et qu’au nom de la Raison se mettent tous ensemble à vouloir les faire taire, il faudrait alors continuer de se demander comme l’ont fait les théoriciens de l’École de Francfort si cette Raison n’est pas totalitaire quand elle se montre intolérante face à son contraire au point de souhaiter le faire disparaître.

    Marc Therrien

    • Christian Roy - Abonné 25 septembre 2020 21 h 14

      Un point de vue "intégral" permet de faire une place à la raison ET à la fabulation.

  • Cyril Dionne - Abonné 25 septembre 2020 08 h 15

    Les Illuminati

    Nous n’avons pas besoin de la pensée de John Stuart Mill pour comprendre que les complotistes font partie d’une saine critique de la vérité et des faits en société. Ceux-ci font parties des paramètres d’un extrême qui contrevient à ceux qui sont les faux défenseurs d’une science absolue sans critique à l’autre extrême. La vérité se trouve plus souvent qu’autrement, au milieu de ces opinions extrémistes. La science a pour point de départ qu’il n’y a rien d’absolu et le questionnement est toujours de mise. Comme le disait si bien Isaac Newton : « Si j’ai pu voir plus loin, c’est que je me tenais sur les épaules de géants ». Même la vitesse de la lumière semble être loin d’être constante lorsqu’on mesure sa vitesse en observant d’autres galaxies. Idem pour la force de la gravité qui varie d’un corps céleste à un autre et qui est proportionnellement dépendant de sa masse.

    Bien d’accord avec M. Bolduc, la diffamation et l’incitation à la haine n’ont pas leur place en société démocratique. Tous ont droit à leur point de vue et opinion parce que ceci n’entraîne certainement pas qu’on les suivre à la lettre. De toute façon, quel discours est le plus loufoque; celui des complotistes qui croient que la pandémie du coronavirus est une arnaque, que l’élite mondiale est sataniste et pédophile, la théorie de la Terre plate ou des vaccins implantant des puces électroniques sous-cutanées ou bien des religieux qui croient dur comme fer que les morts ressuscitent, l’eau se change en vin, on peut marcher sur l’eau lorsqu’elle est à 20 degré Celsius et ainsi de suite. Tout pour dire que si on permet des imbécillités d’un côté, on peut se permettre d’en accorder de l’autre.

    Et à ces extrémistes Les Illuminati, si un jour ils peuvent expliquer la dualité de la lumière (ou des ondes électro-magnétiques), i.e., que celle-ci agit comme une particule lorsqu’on regarde et une onde lorsque notre regard est détourné, eh bien, on sera plus enclin à les croire. Bonne chance. lol

    • Marc Therrien - Abonné 25 septembre 2020 17 h 22

      Je ne sais pas ce que John Stuart Mill penserait du fait que votre propos a été retiré du fil de commentaires suivant la chronique d’Emilie Nicolas intitulée « Une démocratie prête à tomber » parue hier. Pensez-vous qu’il s’agissait d’une opinion vraie que vous avez mal défendue et pour laquelle vous n’avez pas réussi à en démontrer le bien- fondé?

      Marc Therrien