La richesse des langues

Dominique Tremblay demande, à la fin de sa lettre parue dans Le Devoir du 11 août dernier (sur les blues souverainistes), « comment en vient-on à aimer et à chérir le français quand nos enfants sont anglicisés dès l’âge de l’école primaire par l’immersion en anglais ? » La question contient plusieurs affirmations, plusieurs prémisses qu’il convient de remettre en question avant de pouvoir y répondre. La première est qu’on devrait normalement aimer et chérir une seule langue en particulier, soit, en l’occurrence, la langue française. La seconde est que les enfants sont automatiquement anglicisées par l’immersion dans une école anglaise.

Ces deux prémisses impliquent subtilement que le peuple québécois n’a pas de culture ni de langue propre. Or, le Québec n’est pas la France, ni l’Angleterre, ni les États-Unis. C’est une entité particulière qui a ses caractéristiques propres et qui, surtout, est en pleine mutation politique, sociale, culturelle et linguistique. Notre univers est instable. Nous n’utilisons pas le même langage, nous ne parlons plus des mêmes sujets, n’usons plus les mêmes outils, ne vivons plus dans le même environnement que nos pères, que nos grands-parents et que tous nos ancêtres. Notre histoire s’est réécrite à diverses reprises et se réécrit encore.

L’avenir ne s’est pas refermé sur nous-mêmes en nous définissant une fois pour toutes. D’ailleurs, ce serait un malheur. L’avenir n’a peut-être jamais été aussi incertain. Mieux vaut donc s’ouvrir au monde que de tenter de refermer la coquille qui nous étoufferait. S’ouvrir au monde, c’est le choix que bien des jeunes ont fait, ce pour quoi ils apprennent l’anglais, avant d’autres langues. Le monde est riche d’une multitude de cultures qu’il vaut mieux tenter de comprendre plutôt que de les combattre. Il faut donc immerger davantage nos enfants, qui devront, eux, s’adapter à ces nouvelles réalités qu’ils rencontreront aux fils des années. Nous le faisons déjà bien avant qu’ils n’aillent à l’école. Qu’adviendra-t-il à cette langue française que j’aimerais bien léguer à mes petits-enfants ? J’espère surtout qu’ils parleront une langue qui répondra à leurs besoins et aux défis qu’ils auront à relever individuellement et collectivement.


 
24 commentaires
  • Francois Ricard - Abonné 14 août 2020 05 h 56

    La langue n'est pas qu'un outil de communication

    La langue, pour tout peuple, est un outil de communication. Mais c'est beaucoup plus que cela. C'est aussi une façon de penser, de percevoir la société. La langue est l'élément-clé de toute culture qui nous différencie de toutes les autres. Elle constitue l'âme d'une nation.
    Nous avons hérité de la civilisation française. Comme pour tout héritage, nous pouvons le faire fructifier ou juste le gaspiller.Autant la pluralité des moyens d’expression est utile et féconde sur un même territoire, autant il est nécessaire qu’au préalable, un réseau de signes communs rassemble les personnes. Sans quoi ne sauraient subsister la cohésion et le consensus indispensables au développement d’un peuple
    Cette culture qui est nôtre, reçue en héritage d'un peuple dont le sol est occupé, est noyée dans une mer anglophone. D'où la nécessité, pour assurer sa pérennité, de la bien protéger.
    Et ceci n'empêche aucunement d'apprendre l'anglais comme langue seconde...ou le mandarin qui a de fortes chances de devenir la langue prépondérante dans notre univers en changement.

    • Christian Roy - Abonné 15 août 2020 12 h 29

      Je vous remercie M. Ricard de votre commentaire qui m'a porté à réfléchir sur ma langue maternelle et sur son avenir en terre d'Amérique. Effectivement, la langue est du même ordre que l'âme. Ce n'est pas rien.

      J'en viens à constater que le rapport que les Québécois francophones entretiennent avec leur langue est particulièrement trouble, à l'image d'un rapport dissonant face à soi-même. La langue charrie l'inconscient collectif d'un peuple. La langue est témoin d'une histoire plus ou moins "digérée", assimilée, traitée, expurgée. Une histoire avec ses victoires et ses défaites, ses faits d'armes et ses blessures de guerre, ses abandons et ses invasions. Les Boomers (qui ont une image surfaite de leur rôle) ont balayé l'Histoire sous le tapis. Ils ont rompus avec leur religion ancestrale... et les voilà qui assistent impuissants à la disparition de leur langue. Ils la voient être troquée par leur descendants pour une plus "profitable" (en affaires et en sciences, notamment). "If You Cannot Beat Them..." clame les jeunes.

      Camille Laurin l'a bien saisi. Les Québécois francophones ont intériorisé un statut de dominé et de méprisé imposé par l'Autre. C'est ce que les Boomers ont conservé (malgré toutes leurs prétentions) dans leur angle mort. Ils ont donc fait le chemin à moitié, côté "émancipation". Ils ont fait ricocher sur leur propre histoire et sur leur propre religion le mépris de l'Autre ne se rendant pas compte qu'ils sciaient la branche sur laquelle ils avaient pris place. Voilà venu le tour de la langue française.

      Le plus intolérable ne serait-il pas que la survie de l'äme québécoise se trouve dans l'arbre tout entier, incluant les racines, là où personne n'ose contacter en adulte toutes ces souffrances inexprimées ?

      L'assimilation nous pend au bout du nez à moins que par miracle... les descendants francophones du Québec trouvent le moyen de réparer la brèche qui les clive de leurs origines. La levée du Refoulement collectif comme avenue ?

  • Louise Melançon - Abonnée 14 août 2020 06 h 07

    Que voulez-vous dire?

    Quelqu'un peut-il m'expliquer ce que veut dire ce texte?

    • Danièle Jeannotte - Abonnée 14 août 2020 09 h 14

      Il y a de quoi être perplexe, en effet. Monsieur prêche l'ouverture tous azimuts et l'assimilation de toutes les cultures au monde, tout en prétendant vouloir léguer le français à ses petits-enfants. Précisons : « une langue qui répondra à leurs besoins et aux défis qu’ils auront à relever individuellement et collectivement.» Une langue sur mesure, peut-être? Pas trop compliquée, sans structure, ouverte aux quatre vents? Comme ce Globbish en voie de devenir langue universelle? Ne nous contentons pas de demi-mesures, à ce compte-là. Passons à l'anglais, pas celui de Philip Roth mais plutôt celui de Trump et des réseaux sociaux, une langue parfaitement adaptée à nos besoins et aux défis à relever. Cessons de dire une chose et son contraire.

      Désolée pour M. Guay mais il faudra qu'il nous précise ce qu'il veut dire au juste.

    • Jean-François Trottier - Abonné 14 août 2020 09 h 59

      Avec plaisir, Mme Melançon.

      M. Guay, résolument individualiste, argue que chaque langue a ses richesses, et veut toutes les offrir à ses enfants. Bonne idée.

      Il ne veut surtout pas décider de leur avenir parce qu'il ne connaît pas l'avenir, ce qui est idiot. Tant qu'à faire, autant leur apprendre à tuer, hé! On ne sait pas de quoi sera fait l'avenir!! En clair il refuse sa responsabilité parentale de guide mais bon, c'est son problème et celui de ses enfants.

      Il se fout des nombreuses personnes qui ne peuvent pas apprendre une seconde langue : il n'en parle pas.
      En conséquence, il méprise le fait que ces personnes, unilingues française, sont condamnées, et avec elles les générations qui suivent, aux postes subalternes et aux petits salaires, quand elles auront la chance de trouver un emploi. Faut laisser l'avenir se dérouler tout seul...
      Ça s'appelle une démission, un refus de rendre à une société ce qu'on a reçu. M. Guay a probablement payé ses études depuis le primaire, n'utilise pas l'assurance-maladie et roule sur des routes qu'il a construites de ses mains.

      Voilà pourquoi il ne se préoccupe pas du choix des langues.

      En fin de compte, M. Guay, comme Trudeau père et fils, ne voit les langues que comme un "nice to have", oubliant au passage que dans un monde multiculturel les cultures autres que le principale disparaissent en 3 ou 4 générations, disons 5 au Québec parce que nous sommes un peu plus nombreux. N'en reste que du folklore une fois par année comme la Saint-Patrick ou des coiffes à plume.
      Il oublie aussi que cette minorisation vient avec du mépris, une perte de contrôle de l'économie qui va de pire en pire, de la faim et des complexes d'infériorité qui durent longtemps. Ce que nous vivons et vivront de plus en plus.

      Il n'est pas concerné. Il est un "winner". Les winners ne voient pas comment leur indifférence béate détruit non seulement cette culture mais aussi ses gens.
      Tant mieux pour lui.

    • Christian Labrie - Abonné 14 août 2020 12 h 22

      L'explication est dans les deux dernières phrases. Il aimerait bien léguer le français à sa descendence, mais il veut surtout qu'ils parlent une langue qui leur soit utile, c'est-à-dire à dire l'anglais. C'est le processus d'assimilation en marche.

    • Marc Therrien - Abonné 14 août 2020 17 h 22

      Probablement que M. Guay ressent que le champ des possibles de l'avenir des 50 prochaines années serait beaucoup plus rétréci pour le jeune Québécois unilingue francophone qu'il ne l'était en 1976, par exemple.

      Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 14 août 2020 07 h 13

    Et l'amour des langues


    Je pense qu’il faudra bientôt admettre que si les choses évoluent comme elles le font avec ces deux langues qui coexistent en mêmes temps et lieux que les personnes qui les parlent, c’est peut-être parce qu’entre les deux leur cœur balance. Je conseille à ceux qui s’inquiètent de la régression de la langue française la lecture du livre d’Henriette Walker, «Honni soit qui mal y pense: l'incroyable histoire d'amour entre le français et l'anglais» qui explique que depuis bientôt mille ans que ces deux langues se côtoient dans un tango d’attirance et de rejet. Ainsi, il est possible d’aimer ces deux langues, mais pour des raisons différentes. Idéalement, l’amour commande l’exclusivité et la fidélité qui assurent la sécurité affective, mais la liberté en amour, elle, permet le risque. On peut donc avoir pris pour épouse la langue française, mais avoir envie parfois de visiter sa maîtresse, la langue anglaise, pour le simple plaisir de l’aventure et de l’interdit.

    Marc Therrien

    • Louise Melançon - Abonnée 14 août 2020 11 h 16

      Vous savez bien que dans la réalité (rapport sur l'anglais dans les milieux de travail), ça n'a rien de romantique! Je partage la vision des choses de monsieur Ricard )ci-haut).

  • Jean Lacoursière - Abonné 14 août 2020 08 h 19

    Traduction de la dernière phrase de cette lettre :


    Concentrons-nous donc sur les « vraies affaires ».

    • Jean-Charles Morin - Abonné 14 août 2020 10 h 58

      En plein dans le mille. Pour compléter votre traduction: "Concentrons-nous sur les "vraies affaires" et laissons de côté une fois pour toutes les détails culturels d'une autre époque devenus maintenant inutiles."

      On a ici trouvé la recette parfaite pour le suicide collectif serein et joyeux, dans un esprit "d'ouverture" calqué sur les mantras américains, réalisé en s'ouvrant le crâne à coups de pelle dans la plus pure tradition libérale.

  • Françoise Labelle - Abonnée 14 août 2020 08 h 30

    L'anglais est imposé; pourquoi forcer la note?

    L’acquisition d'une langue seconde se fait à partir de la langue maternelle. Une langue maternelle mal acquise ne peut servir de base à l'acquisition d'une langue seconde sauf dans les cas d'assimilation (transfert vers l'autre langue). Il n'y a plus de francophones en nombre suffisant sauf le long des frontières du Québec (est de l'Ontario, nord et ouest du N.B.); ils ont disparu ailleurs. Le bilinguisme était pour eux une phase de transition. Parce qu'en Amérique, il y a 320 millions d'anglophones. Les ados et les adultes apprennent plus rapidement les structures syntaxiques et morphologiques (structure des mots) que les enfants. L'idée d'une période critique est contestée. Mme Dion a appris l'anglais tard and she pogned.

    Des études montrent qu'en cas d'indétermination physique d'un objet, la langue oriente dans un sens ou un autre. Les couleurs saillantes sont perçues de la même façon peu importe la langue mais dans le cas des couleurs perceptuellement ambiguës, la langue oriente la perception. Imaginez pour tous les concepts abstraits qui sont définis par d'autres concepts.
    «Language in Mind Advances in the Study of Language and Thought», D.Gentner and S.Goldin-Meadow, MIT Press 2003

    Une langue seconde ou tierce? Warum nicht? Porque no? mais pourquoi nécessairement l'anglais? C'est l'ouverture à la culture américaine. Point. Nortel, à l'époque glorieuse, obligeait ses rédacteurs à utiliser le Nortel Common English, un anglais étriqué pouvant être traduit automatiquement. Est-ce votre conception de la culture?