Enlever une statue, est-ce effacer l’histoire?

Les statues ne s’érigent pas par magie. Elles répondent à deux volontés. La première est de rappeler un fait historique, mais aussi de rendre hommage à quelqu’un d’exceptionnel. L’expression « lui ériger une statue » le dit clairement, tout le monde n’y a pas droit. Il y a un choix des valeurs exprimées par une société véhiculée dans la sélection de ces patronymes pour les rues, ou tout autre emplacement ou, bien entendu, l’érection d’une statue.

Donc, est-ce effacer l’histoire lorsqu’on déboulonne la statue de types exécrables comme les racistes général Lee et John A. Macdonald ou le génocidaire général Amherst ? Je réponds NON, parce qu’une statue ou un nom de rue honorent bien avant de rappeler l’histoire. Devant combien de statues passons-nous sans même regarder le contenu de la plaque, tandis que les noms de rue soulignent rarement de qui on parle vraiment. Leur place est dans un musée où un guide pourra correctement présenter le contexte de l’œuvre. On devrait également n’agir qu’après un certain délai (ex. : six mois) pour éviter de répondre à une simple émotion comme on le fit avec Claude Jutra, condamné sans procès.

On ne peut faire cohabiter la préservation de la statue d’un raciste avec la volonté de rappeler l’histoire. La raison en est simple : par honnêteté historique, on ne peut se contenter d’écrire, par exemple, que Macdonald fut simplement un premier ministre. Imaginez la bizarrerie d’ajouter ce qu’il a fait sur la plaque : responsable des pensionnats indiens, a enlevé le droit de vote aux Chinois et aux Mongols venus construire le chemin de fer et responsable de la pendaison de Louis Riel. La réaction de n’importe quel touriste serait alors de se dire : mais pourquoi diable lui ont-ils érigé une statue ? Preuve ultime, prenez Hitler : viendrait-il à quelqu’un l’idée de lui ériger une statue pour rappeler les horreurs qu’il a faites. Bien sûr que non !


 
4 commentaires
  • Hermel Cyr - Abonné 19 juin 2020 09 h 36

    Préservons le Manneken-Pis

    Les défenseurs des statues les justifient en convoquant la mémoire, le respect du patrimoine, etc. Mais, y a-t-il vraiment un intérêt historique à faire la copie trois dimensions d’un vieux bonhomme (rarement d’une vieille bonne femme) pour le rappeler à la mémoire collective? J’ai souvent pensé que les statues avaient pour principale fonction sociale d’être déboulonnées ou peinturlurées. La seule statue qui mériterait à mon sens qu’on milite pour sa préservation est le « Manneken-Pis », qui d’évidence, est la seule dont on s’est interdit d’officialiser l’érection, et dont l’action représente un haut niveau d’universalité … Cela coule de source.

    Par ailleurs, on trouvera toujours à un moment donné un béotien pour ignorer l’œuvre d'un artiste et avoir une bonne raison (la sienne) de la déboulonner. L’un de ceux-ci a d’ailleurs débaptisé un parc en l’honneur de l’un de nos grands cinéastes. Suffit d’une faille morale de l’homme pour qu’on s’oblige à tuer l’artiste. Si on ne s’en tenait qu’à cette logique, peu de statues, de noms de rues ou de parcs subsisteraient.

  • André Joyal - Inscrit 19 juin 2020 14 h 08

    «...le « Manneken-Pis », qui d’évidence, est la seule dont on s’est interdit d’officialiser l’érection,...»(H.Cyr)

    Ayant étudié trois ans à Louvain et retournant à l'occasion Bruxelles, Il m'a été donné de voir le Manneken-piss un grand nombre de fois. Or, je l'ai toujours vu en train de pisser et jamais en érection...Ben pour dire!

  • Germain Dallaire - Abonné 19 juin 2020 17 h 36

    Si une statue s'érige, elle peut aussi être déboulonnée!

    Je suis tout à fait d'accord avec vous: l'histoire est là de toute façon et elle ne peut s'effacer. L'exemple d'Hitler est éloquent. Les statues sont érigées par des classes dominantes et réflètent leurs valeurs. Qu'on se souvienne des tombeaux des rois francais qui ont été détruits et profanés à la révolution française. On a chacun nos valeurs et vous comme moi connaissons des gens qu'il faudrait honorer. Alors... Heureusement, le monde évolue. Derrière les haut-cris devant les "déboulonnages", il y a beaucoup de complaisance mais aussi une connivence pas toujours avouée avec le déboulonné (c'est pas mal seulement des hommes).
    En tout cas, s'il y a une statue que je suis heureux de voir déboulonnée c'est bien Léopold 2, roi de Belgique au début du 20 siècle. Cet être ignoble qui avait le Congo comme colonie privée, avait installé un système d'exploitation du caoutchouc qui a coûté la vie à pas moins de 10 millions de congolais, à part de tout ceux qu'il a mutilé. Quand on pense qu'on évalue à 15 millions les pertes de vie occasionnées par les 400 ans de traite négrière. Léopold 2 se déclarait anti-esclavagiste... Entéka!

    • Hermel Cyr - Abonné 19 juin 2020 23 h 26

      J'ai eu un collègue, une personne tout à fait sympa un bon vivant et un ami, très cultivé par ailleurs, qui avait été juge au Congo belge colonial. Il louangeait le colonialisme belge pour avoir construit des chemins de fer. Imaginez ! Pour lui, Léopold II avait été un père pour les Congolais. Ça ne s’invente pas. Là, évidemment, nous n’étions plus sur la même longueur d’ondes.

      Et c’est la même idéologie colonialiste qu’ont intégrée nos missionnaires adeptes de la diversité. Une idéologie de dames patronnesses qui soutient qu’on doive préserver la diversité pour venir en aide aux inférieurs que sont les personnes ratissées : « Ne touchez pas à nos victimes! Laissez-les dans leur état, pour qu’on leur vienne en aide! »

      Quel occidentalocentrisme !

      Ce qui est triste, c’est que ces personnes qui se considèrent racisées, tombent dans le panneau de cette idéologie historiquement colonialiste. En se « racialisant », elles sont forcées d’admettre une infériorité qui les déclasse d’emblée.

      Pour nos missionnaires diversitaires, le danger est que ces victimes s’y complaisent et se retournent contre eux, qui les ont réduits à leur infériorité raciale.