La moraline

« N’oubliez jamais que ce qu’il y a d’encombrant avec la morale, c’est que c’est toujours la morale des autres », chantait Léo Ferré dans son album Il n’y a plus rien, paru en 1973.

Ces mots, Ferré les avait empruntés à Denis Diderot, écrivain, philosophe et encyclopédiste français des Lumières (XVIIIe siècle), bien connu, entre autres, pour son roman Jacques le fataliste et son maître. À les réentendre, ces mots, dans ce monde où les réseaux sociaux exercent un contrôle souvent pernicieux sur la vie des gens, on les croirait calqués sur la réalité tellement nos esprits sont souvent encombrés justement par… la morale des autres. La moraline donc, terme si cher à Nietzsche pour désigner, dans son temps, le conservatisme religieux ou le conformisme bourgeois, la morale bien-pensante autrement dit. Celle-là même qui serait devenue aujourd’hui notre pain quotidien permettant à notre compulsivité parfois délirante de déverser à répétition ses humeurs malignes sur tous les autres, n’importe le sujet.

C’est donc un drôle de temps qui s’est abattu sur notre XXIe siècle en pagaille et qui permet désormais à Pierre, Jean ou Jacqueline, comme à Donald, de balancer à peu près n’importe quoi et son contraire sur la Toile, au risque même de déclencher une nouvelle guerre mondiale. Dans notre société actuelle axée sur le culte de la performance, de la compétition et de la perfection, les troubles anxieux et de l’humeur touchent des millions de personnes au Canada, dont près de 10 % de la population au Québec. Comment expliquer cela ? Le joug des réseaux sociaux sur les individus en serait-il en partie la cause ? On s’en doute. Mais ce qu’on sait assurément, c’est que la morale des autres y tient une place bien encombrante.

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2 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 22 octobre 2019 09 h 35

    En démocratie, même les opinions contraires aux nôtres sont valables

    La morale sous-entend toujours des préceptes religieux. Alors, c’est plus que la morale des autres; c’est une construction métaphysique portée et basée sur des contes pour enfants qu’on appelle communément idéologies politico-religieuses. Comme le disait si bien Ruwen Ogien : « Les prostituées ne consentent pas » à « Les prostituées ne devraient pas consentir ». Dans le cas des mères porteuses ou des ventes d’organes, ils glissent en permanence et de façon incohérente de « C’est mal parce que c’est pour de l’argent » à « Même si ce n’était pas pour de l’argent, ce serait mal ».

    Misère comme dans les oxymores à la rectitude politique, au racisme systémique, à l’appropriation culturelle et la discrimination positive. C’est le retour du religieux qui s’immisce dans notre subconscient. La moralité religieuse est un épiphénomène psychologique qui caractérise la condition humaine et qui transcende les rituels, l’hiérarchie de valeurs individuels et sociétales tout en engendrant une estime de soi artificielle basée sur des dogmes figés dans le temps et des doctrines non-évolutives qui ne reflètent pas les vivants.

    Les médias et les artiste$ sont grandement responsables de cette débâcle sociétale. En parlant des contradictions de nos artiste$ écoanxieux, d’un côté ils signent des Pactes sur l’environnement et de l’autre, encouragent la surconsommation par le biais de publicités médiatiques où ils sont plus que généreusement rémunérés. Il y en a même un qui s’est payé un voyage dans l’espace et ensuite essaie de faire passer cela comme une dépense légitime de son travail afin d’avoir une déduction d’impôts.

    Désolé, mais les médias sociaux, dans toute leur splendeur et incohérence, nous ont permis de nous libérer des courtisans du pouvoir et du « Father knows best » des médias traditionnels. Avec la myriade des points de vue disponibles avec un clic de souris, nous pouvons juxtaposer différentes opinions et ceci en temps réel, pour former un jujement éclairé.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 22 octobre 2019 11 h 08

    Morale et impérialisme culturel

    En imposant une certaine conception des idées jugés acceptables qu’on soumet les autres peuples à sa domination.

    Par exemple, le maquillage du visage en noir n’a pas la même signification si on en fait une lecture qui puise sa source dans l’histoire américaine plutôt que dans l’histoire québécoise. J’ai discuté de cette distinction dans le texte ‘Maquillage et Blackface’, disponible sur l’internet.

    En étendant le concept d’appropriation culturelle aux arts de la scène et en voulant contraindre le peuple québécois à partager la culpabilité éprouvée par les Américains pour avoir longtemps ridiculisé leurs esclaves par le biais du blackface, on perpétue l’importance démesurée attachée à la pigmentation cutanée. Et on perpétue également la nécessité de faire référence au concept de race.

    Même en recourant à des euphémismes (personnes 'racisées', personnes 'de couleur', minorités 'visibles', Afro-Américains), c'est toujours de race dont on parle.

    Sans s’en rendre compte, le grand nombre d’internautes qui se déchaînent sur les médias sociaux sont les promoteurs inconscients d’une morale planétaire qui aplanit la richesse culturelle de l’Humanité.