Ce patrimoine qui dérange

Monsieur Régis Labeaume, maire de Québec,

La vague de démolitions de bâtiments historiques qui sévit au Québec depuis plus d’un an commande, d’urgence, une véritable prise de conscience de la part de nos élus, tant locaux que nationaux. On a fait grand cas, ces derniers jours, du permis de démolition de la maison ancestrale des Pasquier (les Paquet d’Amérique) du secteur Neuchâtel, délivré dans la plus parfaite candeur administrative par les officiers du Service d’urbanisme de la Ville de Québec.

Encore une fois, un bâtiment du Régime français, une espèce plutôt rare, même en incluant l’île d’Orléans, va disparaître. Pour le ministère de la Culture et l’administration de la Ville, cette maison du début des années 1700 était donc sans grande valeur. Donc bye, adieu la cabane, place aux condos-cubes.

Le peuple québécois est né à la campagne. Ici, pas de résidences princières ou châteaux médiévaux. Pour une bonne part, notre patrimoine d’immeubles historiques c’est celui des défricheurs, des « ouvreurs de pays », construits avec les moyens du bord, en corvée familiale ou de voisinage, en l’absence de toute exploitation d’autrui. Il est par nature rural et très souvent d’allure plutôt modeste. Le patrimoine du peuple, celui dans lequel se reconnaissent les gens, celui qui loge dans leur coeur. Parce qu’il n’intéresse pas suffisamment les « spécialistes » du ministère de la Culture et du Service d’urbanisme, allons-nous l’offrir en pâture aux spéculateurs immobiliers ? Pour ne pas déranger, faudra-t-il désormais se cantonner dans la conservation d’un patrimoine inoffensif, le « patrimoine immatériel » ?

Monsieur le Maire, la ville que vous avez l’honneur et le privilège de diriger n’est pas une ville ordinaire, elle est à la source, aux origines du peuple du Québec. Pour cette raison, même d’allure modeste, le patrimoine rural qu’elle recèle encore est incontestablement de valeur nationale, pas seulement locale. Vous avez, comme maire de cette ville, le devoir de dire cette réalité à votre Service d’urbanisme et aussi, de la rappeler à la ministre de la Culture.

En 2008, vous avez utilisé les tribunes du 400e pour faire savoir à la grandeur de la planète que Québec est une ville aux profondes racines historiques et fanfaronner avec raison qu’elle est la plus ancienne d’Amérique du Nord. Il est à espérer que ces envolées ne se soient pas évaporées au son du spectacle de fermeture des activités de commémoration. Vous êtes investi de grandes responsabilités en matière de conservation historique, les Québécois et les Québécoises sont en attente de gestes concrets de votre part.

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4 commentaires
  • Gilles Delisle - Abonné 23 septembre 2019 08 h 06

    La complicité des maires et des promoteurs

    Dans nos villes et villages , le moindre bout de terre est sujet à la mainmise sauvage d'un maire et d'un petit promoteur qui en n'ont rien à cirer des vieilles maisons, églises, monastères ou autres bâtiments patrimoniaux. Que ce soient à Québec, Boucherville, St-François de Laval, etc., la bêtise planifiée de nos maires et des entrepreneurs verreux ne connaît pas de limites. Si vous avez un Labeaume chez vous, nous avons eu un Coderre, pour ne nommer que ceux-là, qui lui, de concert avec Evenko, ont saccagé l'historique Ile Ste-Hélène pour en faire un immense terrain bétonné pour quelques spectacles par été, avec la disparition de centaines d'arbres pour ses amis d'Evenko. La bêtise de nos élus, conjuguée avec l'appétit insatiable de promoteurs en mal de profits vite fait, est devenue un fléau incontrôlable, pour nos terres et pour notre patrimoine bâti historique.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 23 septembre 2019 08 h 06

    Le Patrimoine quel qu'il soit est un repère historique!

    Je ne suis pas de la ville de Québec. Je ne suis qu'un immigrant venu de France en 1966 [je dis ça car il y en a qui n'hésitent pas à faire des commentaires salés sur les immigrants français au Devoir [modérateur endormi?], et je vis maintenant en Gaspésie, après avoir exercé un métier passionnant, celui d'enseignant dans un cégep. Les premières pièces construites de ma maison sur des lambourdes datent de 1827. Il a fallu rénover cette grande maison en essayant de lui conserver son authencité, celle dans laquelle il y a eu un poste télégraphique, puis un bureau de poste. De là partaient les processions du curé, après avoir béni les paroissiens de l'endroit, pour aller à l'église.
    C'est toujours triste d'évoquer nos vieilles demeures, d'enfance et d'aujourd'hui. À la fin de la Deuxième Guerre mondiale des salles d'école avaient été aménagées dans un vieux château de 1510, dans une petite ville du Centre. C'était à la fois très grand (et dur à chauffer l'hiver) et le cadre était historique et inimaginable! C'est là que nous avons appris le nom des composantes structurales de l'édifice et son histoire pleine de rebondissements. C'est aussi là, à l'école, que l'on apprend les premiers rudiments sur ce qu'est le patrimoine tant bâti que sous ses autres formes!
    Au Québec, comme un peu partout dans le monde, à part les pyramides d'Égypte, le passé disparaît, soit seul, laissant place à des vestiges parmi la végétation, soit en formant un amas de pierres comme une église de mes ancêtres que me désigna une habitante d'un autre petit village en faisant des recherches généalogiques! Mais le pire, c'est la démolition sauvage d'une maison dont les propriétaires ont voulu faire comme nous (avec mon épouse), lui conserver son cachet, sans pouvoir la restaurer à des coûts très élevés, à titre d'une maison reconnue du Patrimoine! L'histoire contemporaine révèle l'abandon du patrimoine religieux, qu'en sera-t-il dans un siècle de ce qui fait l'objet d'intérêt aujourd'hui ?

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 23 septembre 2019 08 h 32

    Je conseille au maire Labeaume d'aller voir « Le chardonneret »

    Un film « au carrefour de deux grands motifs: la mortalité des hommes et l'immortalité de l'art », comme l'écrit Martin Bilodeau (https://mediafilm.ca/2019/the-goldfinch).

  • Émilie Coulombe - Abonnée 24 septembre 2019 09 h 32

    Merci !

    Merci beaucoup M. Sénéchal. Votre lettre exprime exactement ce que je ressens. La ville de Québec étant un joyau d'architecture historique devrait prendre à cœur la protection du patrimoine architectural, qu'il soit protégé ou non. Ce qui la rend si distincte est justement la beauté de tous ces bâtiments anciens, incluant les églises. Je travaille à côté de l’église Saint-Cœur-de-Marie qui est en train de se faire mettre à terre. Assise à mon bureau, j'entends les bruits de la destruction. Je trouve catastrophique qu'elle n'ait pas été conservée et mise en valeur dans un nouveau projet qui aurait gardé sa structure. Si Québec devient une ville de tours à condos, elle perdra son cachet patrimonial et ce deviendra une ville parmi tant d'autres.