Good Game, ou l’élection comme compétition sportive

«Entre sportifs et spectateurs, donc, pas de
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne «Entre sportifs et spectateurs, donc, pas de "mobilité" possible: il existe une place pour chacun, et chacun doit rester à sa place», écrit l'auteur.

En ce début de période électorale, il convient de revenir sur l’une des métaphores les plus pertinentes de notre temps, pour penser la politique — la métaphore sportive déjà chère à Walter Lippmann, l’inspirateur du colloque Lippmann (Paris, 1938), qui devait lui-même donner naissance à la Société du Mont-Pèlerin et à un ensemble d’idées que l’on a depuis baptisé « néolibéralisme ».

Pour Lippmann, lu par la philosophe française Barbara Stiegler (Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique, 2019), dans une démocratie saine, les élections ne sont pas un exercice de souveraineté populaire pouvant mener à un changement radical de politiques publiques. L’élection doit plutôt être vue comme l’occasion de l’expression par la population de son approbation ou de sa désapprobation vis-à-vis de la manière dont est appliqué le programme voulu par les dirigeants. Le désaccord populaire devient dans un tel contexte l’occasion, pour les élus, de revoir non pas leur projet de société, mais la manière dont il est appliqué — une occasion, donc, de revoir leur « pédagogie », pour reprendre un terme populaire dans la France d’Emmanuel Macron.

Pour Lippmann, donc, dans une démocratie saine, l’opinion publique est analogue à celle des spectateurs qui, assistant à un match sportif, sont encouragés à témoigner leur accord ou leur désaccord vis-à-vis des performances de l’équipe qu’ils soutiennent, et même vis-à-vis des décisions des arbitres.

Si une telle approche peut sembler exprimer parfaitement l’essence de ce que nous appelons aujourd’hui démocratie représentative, et si certains y voient authentiquement une manière de conjuguer l’expression de la volonté populaire avec le garde-fou que veulent procurer les institutions représentatives, cette métaphore a de quoi faire frémir.

En effet, si les partisans, encourageant l’équipe qu’ils soutiennent, peuvent permettre de motiver les joueurs, ils n’ont aucun impact décisif sur le résultat de la compétition : ils ne peuvent réellement influencer ou modifier aucune des décisions concernant le plan de match et la meilleure manière de parvenir à la victoire. Plus encore, le bruit de la foule est précisément cela : un bruit indistinct et inintelligible émis par une masse informe qui ne peut formuler des idées claires ou dont il serait pertinent de débattre.

Le rapport entre le sportif et son supporter n’est pas un rapport égalitaire : non seulement le supporter ne peut communiquer clairement ses désirs, mais ceux-ci n’ont, en définitive, aucun intérêt : seul le sportif, entraîné et « expert » dans son domaine, sait réellement ce qu’il faut mettre en oeuvre, de telle sorte que même le joueur le plus mauvais est infiniment plus à sa place dans l’arène que les spectateurs. Entre sportifs et spectateurs, donc, pas de « mobilité » possible : il existe une place pour chacun, et chacun doit rester à sa place.

Le plan de match

 

Quel plan de match les coachs nous ont-ils donc concocté ? Quel plan les « joueurs » semblent-ils appliquer, en cette fin de premier quart du XXIe siècle ?

Pour commencer, la tendance internationale semble claire : la fin de l’État providence. On n’aura aucune difficulté à en convaincre les Québécois, qui ont connu depuis trente ans une ribambelle de gouvernements obsédés par l’« équilibre budgétaire », la « rigueur budgétaire » ou l’austérité — autant de noms donnés à une gestion des finances publiques visant à forcer une réduction de l’appareil étatique (lire : des services à la population), toujours au nom d’une sortie de crise, d’un redressement du pays qui ne viennent jamais.

La recette est toujours et partout la même (les Américains, Anglais et Français le savent très bien) : réductions d’impôts (surtout pour les couches les plus aisées de la population), compressions dans les services publics, puis constat de l’échec des services publics, doublé de l’appel à la rescousse du privé — la même recette que celle décrite par Noam Chomsky. Peu semble importer que la lente mort par suffocation de la santé, de l’éducation, des services sociaux soit cause d’une souffrance bien réelle dans la population ; peu importe, également, que les acteurs de ces milieux lancent ouvertement l’alerte sur l’état du système : le programme sera appliqué inexorablement.

Sur le plan environnemental, le plan est de plus en plus évident : l’inaction. Cela sera évident pour ceux qui auront remarqué l’absence de changements concrets depuis la crise de la COVID-19. Pourtant, après un premier confinement en 2020, on a pu s’apercevoir que le Jour du dépassement s’était trouvé reporté au 22 août (par opposition au 19 juillet, en 2019) : la date la plus éloignée depuis 2009. Là où l’interdiction de jets privés, la taxation des revenus outranciers permettant aux seigneurs contemporains de s’offrir des vols dans l’espace permettraient d’assurer la survie de notre espèce, l’inaction et le silence des dirigeants sont criants.

La métaphore sportive est appropriée en un autre sens, qui semble ressortir récemment : le sportif n’est en rien responsable de son supporter ; au mieux, il se sent librement obligé à son endroit — obligé de lui offrir un bon show. Le pouvoir qu’exercent nos politiques et nos élites financières est devenu, de manière générale, un pouvoir détaché de toute responsabilité, de toute obligation réelle de rendre des comptes. Pis encore, nous avons perdu tout moyen concret de contraindre nos dirigeants à nous rendre des comptes. Peut-être est-ce là ce qu’il y a de réellement terrifiant dans cette nouvelle ère de la démocratie libérale.

À voir en vidéo