Bâtir la paix sous le règne de la division

Construire la paix, c’est faire ce que nous pouvons pour que tous nos concitoyens et les personnes arrivant au Québec se sentent accueillis, inclus et respectés, croit l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Construire la paix, c’est faire ce que nous pouvons pour que tous nos concitoyens et les personnes arrivant au Québec se sentent accueillis, inclus et respectés, croit l'auteur.

« Mettre fin au racisme. Bâtir la paix. » Voilà le thème de la Journée internationale de la paix des Nations unies, célébrée le 21 septembre chaque année. Le moment idéal pour réfléchir à une question étonnamment difficile : « qu’est-ce que la paix ? » La paix est-elle simplement l’absence de guerre, comme on peut le croire d’emblée ? Tout le monde sait que vivre les affres de la guerre, dans des cas hélas trop nombreux pour être cités, ce n’est pas vivre en paix.

Sauf que la guerre n’est que la forme extrême de dysfonctions sociales qui anéantissent la paix. Quand règnent la violence, l’hostilité, la discrimination et la division, la paix n’est plus. Dans nombre d’événements pour la paix auxquels j’ai contribué au fil des ans, nous avons salué dans la société québécoise un modèle pour la paix — au Québec, nous avons la chance de vivre dans des collectivités rarement touchées par la violence, l’hostilité, la discrimination ou la division. Aujourd’hui malheureusement, je me surprends à trouver de plus en plus difficile de soutenir cette affirmation.

Il se peut que ce soit là le résultat, en partie, d’une prise de conscience de mes propres privilèges. Homme blanc issu d’une famille bien connue, j’ai eu toutes les chances de réaliser mon potentiel. Les portes me sont rarement, voire jamais, fermées. On ne doute pratiquement jamais de mes aptitudes ou de mes intentions, à l’exception peut-être de vaines présomptions en raison de mon patronyme — un désagrément somme toute léger en comparaison des obstacles auxquels se heurtent mes concitoyens issus de diverses communautés culturelles et religieuses marginalisées, qui vivent en dehors de normes liées à l’âge, aux capacités, à l’orientation sexuelle et autres, de même que les femmes, qui continuent d’être victimes de harcèlement, de violence et d’iniquité.

Mes amis et collègues issus des communautés noires, autochtones et racialisées ont souffert, presque sans exception, de profilage racial, de discrimination dans l’emploi, de harcèlement policier ou d’autres formes de préjugés et d’injustice. Plus je m’implique et collabore, plus je fais de lectures et de recherches, plus j’approfondis mes relations avec des personnes d’origines diverses, plus je prends conscience des formes de racisme et de discrimination systémiques qui gangrènent notre société.

Des solutions concrètes

 

Le hasard a voulu que je ne sois pas né avec une pigmentation de peau, un accent, une identité de genre, un défi physique, intellectuel, ou autre particularité visible, audible ou personnelle qui m’exposent, comme tant de mes concitoyens, au mépris, à la discrimination et au harcèlement aux mains de certains membres de la culture dominante. Or, chaque manifestation d’hostilité ou geste discriminatoire mine la paix dans l’ensemble de la société.

On dit parfois que le racisme et la discrimination ont toujours existé et que ce n’est que la prise de conscience actuelle qui place le problème à l’avant-scène, que c’est là une forme de progrès social. Si je concède qu’une certaine conscientisation soit le fait de tragédies comme la mort de George Floyd et de Joyce Echaquan, on voit encore trop de violence, de colère et d’injustice pour qu’on parle seulement d’une conscience accrue.

Les incidents violents sont en forte hausse à Montréal, si bien qu’on s’y sent moins en sécurité. On voit trop de gens être la cible d’actes discriminatoires, d’agressions physiques et verbales, en raison de leur apparence, de ce qu’ils portent, de leur façon de parler et de ce qu’ils croient ou non. Dans la lutte pour un monde plus pacifique, on atteint toujours un point où la conscience est là, où les enjeux sont sur la table, mais où les gens continuent de souffrir. Il devient alors évident qu’il est temps de miser sur des solutions concrètes.

Heureusement, l’espoir, les solutions sont là. La grande majorité des Québécois savent apprécier la richesse qu’apporte la diversité à notre province sur le plan des arts et de la culture, de la cuisine, des traditions et, surtout, des idées. On reconnaît que la vie serait bien moins riche, stimulante, épanouissante si ce n’était de la diversité qui nous entoure. La paix n’est pas seulement l’absence de guerre, de violence, d’hostilité, de discrimination et de division ; c’est la présence de relations saines fondées sur la confiance, le respect, la compréhension, l’équité et l’inclusion.

Construire la paix

 

Si je regarde à nouveau mon parcours, à titre d’exemple, je ne connaissais aucun musulman pendant les trois premières décennies de ma vie ; depuis, j’ai entrepris de rencontrer de nombreux Montréalais musulmans, ce qui nous a menés à travailler ensemble et, dans certains cas, à nous lier d’amitié. J’ai ainsi trouvé des alliés pour servir les causes de la justice sociale, de l’antiracisme, de la non-violence et de la paix. Les stéréotypes, les préjugés, les malentendus se sont dissipés à travers des projets communs et, surtout, grâce à un dialogue honnête et ouvert, fondé sur le respect mutuel, la découverte et la confiance. Nous avons ainsi pu mieux comprendre nos similitudes et nos différences, reconnaître plus clairement nos besoins et nos désirs communs, apprécier l’humanité que nous avons en partage. […]

Chacune, chacun d’entre nous peut être artisan de paix et contribuer à prévenir ou à neutraliser les forces de division qui nous assaillent. Construire la paix, c’est faire l’effort de rencontrer des personnes différentes de nous, de dialoguer, c’est faire ce que nous pouvons pour que tous nos concitoyens et les personnes arrivant au Québec se sentent accueillis, inclus et respectés. C’est faire en sorte que nos gestes quotidiens reflètent la reconnaissance de notre humanité commune et la richesse que la diversité apporte à nos vies.

Nous devons également dénoncer les commentaires et les comportements offensants et encourager notre société à investir dans l’équité et le bien commun, ainsi que dans nos jeunes, en donnant par exemple le soutien nécessaire aux organismes communautaires, pour des logements abordables et pour des services en santé mentale. Les Montréalaises et Montréalais peuvent s’engager personnellement sur le chemin de la paix en participant à l’une des 45 activités prévues dans le cadre des Journées de la paix qui se déroulent jusqu’au 2 octobre.

Tout le monde au Québec doit se responsabiliser et passer à l’action. Veillons ensemble à ce que la paix, élément fondamental de notre bien-être en tant que société, finisse par l’emporter.

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