Carte blanche à Maïtée Labrecque-Saganash | Au Nord du 49e

«En pleine crise climatique, nous devons protéger le Nord, nous doter de meilleures politiques en gestion du territoire et penser à un nouveau contrat social entre les communautés et les compagnies qui souhaitent exploiter les ressources», écrit la candidate solidaire.
Illustration: Amélie Grenier «En pleine crise climatique, nous devons protéger le Nord, nous doter de meilleures politiques en gestion du territoire et penser à un nouveau contrat social entre les communautés et les compagnies qui souhaitent exploiter les ressources», écrit la candidate solidaire.

Le Devoir a demandé à cinq candidats ayant fait le saut pour la première fois dans l’arène politique ce qui avait suscité leur attrait pour la chose publique. À tour de rôle, à raison d’un candidat par parti, ils nous racontent leurs doutes et leurs espoirs. Aujourd’hui, la solidaire Maïtée Labrecque-Saganash.

Alors qu’on trouve des enfants autochtones enterrés partout dans le sous-sol canadien, je me suis moi-même questionnée sur mes responsabilités, en tant qu’enfant de quelqu’un qui a survécu à dix ans de génocide dans un pensionnat pour Indiens. Mon héritage à moi, c’est la colère face à un système oppresseur.

Je suis une militante pour la défense des droits de la personne et des droits des Premières Nations depuis longtemps, surtout par désir de survie. Après toutes ces années de lutte contre les injustices sociales, je m’indigne encore devant l’iniquité et les abus. Ça risque d’être toujours comme ça ; je canalise ma colère dans l’action et j’accueille celle-ci à bras ouverts. Mon implication sociale a pris racine dans ma colère et m’a gardée en vie chaque fois que j’ai été poussée dans les marges sociales. Par contre, je rêve du jour où je vais pouvoir vivre pleinement mon droit à la joie. Pour y arriver, il faudra se doter de mécanismes pour que nos droits ne soient plus affectés par les changements d’idéologies au gouvernement.

Québec solidaire m’a contactée il y a quatre ans pour me proposer de me présenter aux élections. J’ai décliné l’offre pour plusieurs raisons, mais notamment parce que je ne voulais pas être la seule candidate autochtone. Depuis ce temps, j’ai pu observer le travail fait par le parti pour développer des relations de nation à nation. Québec solidaire est le parti ayant le plus de candidatures autochtones dans la présente élection. Sur les dossiers autochtones, le parti sait faire preuve d’introspection et d’écoute.

En apportant ma voix à l’Assemblée nationale, j’espère influencer pour changer les débats, afin qu’ils deviennent plus représentatifs de nos réalités, le tout en collaboration avec l’ensemble des nations autochtones. Je souhaite aussi porter les voix de la circonscription d’Ungava. Elle regroupe les Cris, les Inuits, les Jamésiens et plusieurs communautés issues de l’immigration. Nous avons nos ressemblances et nos différences, mais nous coexistons sur ce grand territoire. L’heure est à la cohésion sociale, et il est temps qu’on arrête de tenir des discours qui nuisent au vivre-ensemble, dans les espaces législatifs.

Le Nord, ce n’est pas juste des arbres, de la roche et autres ressources infinies qui attendent de se faire exploiter. Les élus doivent arrêter de faire comme si mon territoire était un all-you-can-eat pour des compagnies qui font des profits et qui ne daignent pas s’impliquer dans les communautés qui font vivre leurs industries. En pleine crise climatique, nous devons protéger le Nord, nous doter de meilleures politiques en gestion du territoire et penser à un nouveau contrat social entre les communautés et les compagnies qui souhaitent exploiter les ressources.

Les crises nationales, comme le manque de main-d’oeuvre, de logement, de personnel en santé et en éducation, frappent de façon exponentielle, au nord du 49e parallèle. L’accès aux services publics est difficile et déficient dans le nord du Québec, parce qu’on ne nous donne pas les moyens d’y répondre correctement. Que des fonctionnaires ou des élus à Québec qui ne vivent pas nos réalités décident pour nous de notre présent et notre avenir est inacceptable.

D’ailleurs, les solutions « mur à mur » qu’on nous propose constamment représentent rarement de réelles pistes de solutions pour nous. Les décideurs doivent comprendre qu’il y a des gens qui habitent ici et que nous avons le droit aux mêmes services qu’ailleurs au Québec. Il est aussi grand temps de régler la crise sanitaire au Nunavik et de s’assurer que les Inuits ont de meilleures infrastructures pour l’accès à l’eau potable.

Je le constate encore plus en faisant campagne : les gens qui habitent la circonscription d’Ungava sont dans les angles morts des élus de l’Assemblée nationale, et ce sont les organismes communautaires et les gens qui oeuvrent dans le peu de tissu social qui nous reste qui portent nos communautés à bout de bras, en faisant toujours plus avec moins. J’ai l’intention de me battre pour de meilleurs financements pour ces organismes et plaider pour qu’on arrête d’hypothéquer leurs petits nombres d’employés avec de la paperasse et de la reddition de comptes. Il faut les financer à la mission et les laisser faire leur travail.

En quelques années, je suis passée d’une situation d’itinérance cachée à une campagne électorale. Je suis très protectrice de la jeune brisée que j’étais, parce que, même quand je correspondais à tous les stéréotypes négatifs souvent attribués à mon peuple, je méritais de la dignité. La fille que j’étais il n’y a pas si longtemps était pleine de talent et d’ambition malgré ses dépendances ; elle avait juste besoin de sécurité, d’aide et de compassion. Peu importe le contexte social et économique, chaque personne a des droits et mérite la dignité. Je martèlerai ce message toute ma vie, y compris à l’Assemblée nationale. Être heureux et en bonne santé est un acte profondément radical en ces temps incertains.

Mon parcours personnel m’a donné ce magnifique cadeau qu’est l’empathie. J’ai un amour inconditionnel pour ma communauté et mon peuple, et aucune statistique ne va m’empêcher d’être fière d’être une Waswanipi ishkwesh. J’entame ce nouveau chapitre de mon long marathon vers la justice et les droits de la personne avec beaucoup d’émotions, et avec beaucoup d’admiration pour les gens que je compte représenter. J’espère pouvoir contribuer à bâtir une société où les enfants de ma communauté pourront rêver et se reposer. Enfin.



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