Mathieu Da Costa, l’interprète fantôme

La minceur de l’information concernant Mathieu Da Costa a donné lieu à de nombreuses faussetés et exagérations, affirme l’auteur.
Photo: Courtoisie La minceur de l’information concernant Mathieu Da Costa a donné lieu à de nombreuses faussetés et exagérations, affirme l’auteur.

Les personnes de descendance africaine ont été tristement absentes de la mémoire et des manuels d’histoire jusqu’à ces récentes années. La série documentaire Afro Canada d’Henri Pardo, coscénarisée avec Judith Brès, vise à faire connaître, dans une perspective historique, la situation des Noirs au pays de même que l’importance de leur apport dans divers domaines.

L’initiative mérite d’être saluée et il faut espérer qu’elle sera suivie de nombreuses autres. L’histoire de nos concitoyens noirs fait partie intégrante de notre histoire nationale.

Dans le premier épisode d’Afro Canada diffusé à ICI Télé, on présente Mathieu Da Costa comme « le premier Noir de l’histoire canadienne ». Il aurait été, nous apprend-on, l’interprète de Pierre du Gua, sieur de Monts, et de Champlain en Acadie. D’autres auteurs prétendent qu’il a été aux côtés du fondateur de Québec en 1608. Or, ces affirmations résistent mal aux faits.

En 1604, c’est en qualité de lieutenant général du pays de l’Acadie que le sieur de Monts débarque sur la côte atlantique accompagné de Champlain et de 120 hommes pour y établir une colonie. Le nom de Mathieu Da Costa ne figure nulle part dans les documents d’époque. Dans l’état actuel de nos connaissances, il est impossible de savoir où, quand et comment l’interprète présumé de l’expédition aurait appris le micmac, l’etchemin ou l’almouchiquois.

Sur sa liste des 80 personnes ayant hiverné à l’île Sainte-Croix en 1604-1605, l’historien Marcel Trudel inclut le nom de Mathieu Da Costa, tout en laissant planer un doute : « Nous supposons qu’il accompagnait de Monts. » Trudel cite de seconde main l’historien William Morse, qui renvoie à un article publié en 1893 par l’historien français Charles de Beaurepaire : « Un certain Bauquemare, écrit Morse, marchand de Rouen associé aux commerçants hollandais, avait apparemment kidnappé un Noir, Mathieu de Costa […] un des hommes les plus utiles de du Gua, car il connaissait la langue des Indigènes de l’Acadie. » Y aurait-il eu erreur sur la personne ?

Le Noir de Port-Royal

 

En 1605, la colonie de l’île Sainte-Croix déménage à Port-Royal, où une nouvelle habitation est construite. Deux événements relatés par Champlain confortent la thèse de ceux qui contestent le fait que Da Costa soit venu en Nouvelle-France.

À l’été, de Monts et Champlain vont explorer le littoral de la Nouvelle-Angleterre et se font accompagner par deux guides-interprètes, le chef micmac Panounias et sa femme almouchiquoise. Il n’y a aucune mention de Da Costa, pourtant censé connaître « la langue des Indigènes » de l’Acadie.

Au cours de leur périple, de Monts et Champlain confient un Français aux habitants de la baie de Casco pour que celui-ci y apprenne la langue. Comment expliquer ce besoin de former un interprète si les explorateurs disposent des services du polyglotte Da Costa ?

Autre fait troublant : nulle part, dans ses écrits, Champlain ne mentionne le nom de Da Costa ou la présence d’un interprète de race noire. Marc Lescarbot non plus. Ce silence est significatif. Quant à de Monts, il n’a laissé aucun écrit.

En 1606, Charles de Biencourt, alors âgé d’une quinzaine d’années, accompagne son père en Acadie afin d’apprendre le micmac et de servir d’interprète. « Monsieur de Biancourt, nous dit le père Biard, entend le sauvage le mieux que tous ceux qui sont icy. » Il y avait donc en Acadie des personnes capables d’interpréter les langues autochtones, mais aucune trace de Mathieu Da Costa.

Durant l’hiver 1605-1606, douze hommes meurent du scorbut ; parmi eux, un homme noir anonyme, dont le corps est disséqué. Au moins deux historiens anglophones et peut-être aussi Charles de Beaurepaire ont cru que ce Noir était Mathieu Da Costa. Or, des actes judiciaires prouvent hors de tout doute que ce dernier vivait encore en 1609.

Mythe et engouement national

 

La minceur de l’information concernant Mathieu Da Costa a donné lieu à de nombreuses faussetés et exagérations. Aucun document de l’époque ne permet de conclure que l’interprète est venu au Canada avec Pierre du Gua ou avec d’autres Français entre 1604 et 1609, année où l’on perd sa trace. Sa présence en Nouvelle-France est un mythe.

L’interprète est néanmoins entré au panthéon canadien de la renommée. Il a acquis la stature d’un héros national. On l’a hissé au rang d’étendard de la communauté noire et présenté comme le symbole des valeurs dites « canadiennes », au nombre desquelles on se plaît à citer la promotion des droits de la personne et le respect mutuel dans la diversité multiethnique — ce que le documentaire Afro Canada remet en question avec raison.

De là à faire de Da Costa une figure emblématique du rapprochement entre les citoyens de différentes cultures et origines, il n’y avait qu’un pas à faire que des élus fédéraux ont allègrement franchi, à en juger par leurs déclarations à la Chambre des communes au tournant des années 2000.

L’interprète noir a déjà été qualifié de « père du multiculturalisme » canadien, rien de moins. Voilà un bien grand titre décerné à ce personnage, qui serait certainement le premier étonné de se voir attribuer un tel honneur dans un pays où il n’a jamais mis les pieds… Un mythe, c’est précisément cela : une représentation déformée et idéalisée d’un personnage ou de faits réels.

Le cas de l’interprète Da Costa nous rappelle qu’écrire l’histoire, ce n’est pas écrire de « belles histoires », même si celles-ci servent une noble cause. La fiction, l’idéologie et les suppositions ne sauraient tenir lieu de vérité historique.

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