Cultiver la biodiversité des savoirs

Véronique Cnockaert est professeure au Département d’études littéraires de l'UQAM.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Véronique Cnockaert est professeure au Département d’études littéraires de l'UQAM.

Chaque semaine de l’été, Le Devoir vous entraîne sur les chemins de traverse de la vie universitaire. Une proposition à la fois savante et intime, à cueillir comme une carte postale pendant la belle saison. Deuxième escale : le Campus des liens, en compagnie de son idéatrice, Véronique Cnockaert, et d’une complice, Nathalie Lacelle.

La théorie, par Véronique Cnockaert. En juin 2021, j’ai été très intéressée par l’événement Le Parlement des liens, qui a réuni, au Centre Pompidou, à Paris, durant trois jours, une cinquantaine de penseurs et d’acteurs de la société (philosophes, écrivains, climatologues, artistes, biologistes, mathématiciens, anthropologues, historiens, économistes, etc.). Toutes et tous étaient invités, sous forme de dialogues, à réfléchir à la société de demain à partir de la notion de lien. Les confinements successifs liés à la pandémie de COVID-19 ont en effet révélé l’interdépendance des corps de métiers, des générations, des individus entre eux. Je me suis dit que, sur ce modèle, il serait passionnant de faire discuter de manière totalement libre, sans canevas préétabli, des collègues venant de disciplines et d’horizons différents.

Ainsi, avec l’aval du Centre Pompidou, dont l’UQAM est partenaire depuis 2017, il m’est apparu qu’une édition montréalaise serait l’occasion d’un rassemblement entre divers collègues et doctorants de l’UQAM et d’ailleurs (Université McGill et Université de Montréal) où on se demanderait comment la mise en relation des disciplines, des milieux, change nos manières de penser. Le Campus des liens est ainsi une manière vivante et hors cadres de mettre en lumière la biodiversité des savoirs, de saisir comment l’interconnexion des êtres et le décloisonnement des disciplines modifient désormais notre rapport au monde et au vivant.

À l’intérieur d’une douzaine de balados mis en ligne sur le site de radio CHOQ.ca, des universitaires (deux à la fois) qui ne se connaissent pas nécessairement conversent pendant 30 minutes sans aucune préparation et dialoguent pour comprendre comment leur discipline respective peut devenir un espace de réflexion pour l’autre. Ces discussions libres, improvisées, ont révélé que les sciences et les arts, la philosophie et le design, le féminisme et l’architecture, par exemple, ont de nombreux points communs, et comment les penser ensemble permet de réfléchir et d’inventer d’autres façons d’habiter le monde.

Le Campus des liens souligne avec force à quel point les liens constituent nos vies et comment les interdépendances nous permettent d’évoluer et de grandir de manière plus généreuse et plus attentive à l’autre. L’événement milite pour des façons de penser moins insulaires, plus curieuses des méthodes et des points de vue. Et comme les universitaires sont habitués à parler dans des cours en particulier et à l’intérieur de colloques spécialisés, ces rencontres inhabituelles ont donné lieu à un mélange des genres parfois très étonnant; ainsi certains sujets sont abordés tout autant à partir de savoirs précis que de souvenirs d’enfance.

À l’issue de ces tête-à-tête dans l’intimité du studio d’enregistrement, plusieurs collègues ont émis la volonté de réfléchir et de travailler ensemble dans un avenir proche, d’autres sont restés étonnés de la similitude de leur parcours, bien qu’ils et elles oeuvrent dans des domaines très éloignés. C’est ce dont j’ai pu m’apercevoir en discutant avec ma collègue Nathalie Lacelle. Ce qui confirme que nous sommes beaucoup plus proches les uns et les unes des autres qu’on ne le pense.

Le Campus des liens, par son dispositif non orthodoxe, par la liberté de parole des intervenants, invite à des manières de penser autres et plus liantes.

La pratique, par Nathalie Lacelle. En décembre 2021, j’étais invitée par Véronique Cnockaert à me rendre dans les studios de la radio CHOQ, à l’UQAM, pour discuter des liens qui pourraient nous unir — liens entre nos disciplines, entre nos parcours de vie, entre nos visions pour l’avenir de la recherche et de la formation, entre nos pensées sur la société de demain. Après deux années de tissage de liens virtuels programmés — cumul de pandémie et de sabbatique —, je remettais les pieds pour la première fois sur le campus pour parler de ce dont j’avais été privée : le besoin des individus de (re)connecter en présence, dans une atmosphère intime et spontanée. La magie a opéré… L’entrelacement de nos voix a permis l’échafaudage de nos réflexions.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Nathalie Lacelle est professeure au Département de didactique des langues de l'UQAM.

Fébrilités

— Attendons quelques secondes, j’ai peur de n’avoir rien à dire.

— C’est la première fois pour moi aussi. On se lance ensemble ?

Grands écarts

 

— Je suis professeure de littérature et je viens du monde de la danse, du dessin et du cinéma.

— Je suis professeure de didactique des langues et je viens du monde de la musique, du cinéma et de la littérature.

Épistémologies

 

— Je m’intéresse à l’approche ethnocritique en littérature, et tout particulièrement à la place de l’oralité et du corps dans le texte.

— Je m’intéresse aux approches en littératie médiatique multimodale en éducation et, plus récemment, au rôle de la gestuelle du lecteur dans l’oeuvre numérique.

Fascinations

 

— Le corps, la sensibilité et la lecture me fascinent : l’oeuvre ne peut exister que si le lecteur la fait exister par le corps.

— Le geste, l’affect et la littératie me fascinent : le « lecacteur » s’engage dans les oeuvres numériques avec des modalités gestuelles qui révèlent le sens de l’oeuvre.

Quêtes

 

Comment faire de l’exotisme ? Et si l’étude de la culture populaire et des rites dans la littérature permettait une réappropriation de sa propre culture ?

— Comment réduire l’écart esthétique entre les élèves et les textes ? Et si l’étude des processus subjectifs de lecture [nous] permettait de mieux les saisir afin de mieux les enseigner ?

Ruptures

 

— En littérature, on n’est pas conscient des enjeux [que porte l’accompagnement des] jeunes dans des activités de lecture. Et pourtant, les enfants sont d’excellents guides pour [nous faire] comprendre la proximité avec les textes, ils ont moins de filtres.

— En didactique, on est à des années-lumière des avancées théoriques sur les approches en lecture. Et pourtant, ces approches sensibles permettraient d’enrichir la formation littéraire des jeunes.

Perspectives

 

— Alors, comment actualiser la formation littéraire des jeunes grâce à une approche ethnocritique des textes ?

— C’est quand tu veux ! On a tout intérêt à travailler ensemble.

C’est fascinant, car les auditeurs doivent savoir que rien de ce qui se passe n’était prévu…

Et si les liens étaient faits de fébrilités, de grands écarts, d’épistémologies, de fascinations, de quêtes, de ruptures et de perspectives ? Alors que l’épisode de la COVID a démontré qu’il est impossible d’avancer seul, l’expérience du Campus des liens a fait la preuve de l’intérêt de stimuler les dialogues interdisciplinaires pour accélérer le progrès vers un mieux-être collectif.

 

Véronique Cnockaert et Nathalie Lacelle sont professeures titulaires à l’UQAM, la première au Département d’études littéraires, la seconde au Département de didactique des langues.

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