Steven Guilbeault, militant ou ministre?

Steven Guilbeault a été élu en 2018 sous la bannière du parti libéral du Canada, après avoir été directeur principal et porte-parole d’Équiterre, organisme qu’il a cofondé, de 2008 à 2018.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Steven Guilbeault a été élu en 2018 sous la bannière du parti libéral du Canada, après avoir été directeur principal et porte-parole d’Équiterre, organisme qu’il a cofondé, de 2008 à 2018.

Récemment, la question de savoir si le ministre Steven Guilbeault approuverait le mégaprojet pétrolier extracôtier Bay du Nord a fait l’objet d’une attention toute spéciale. Le feu vert à ce projet semblait non seulement contredire les engagements à long terme du gouvernement Trudeau en matière d’environnement, mais il semblait également être en contradiction évidente avec la vision personnelle de M. Guilbeault en tant que militant pour l’environnement.

Lorsqu’une personne choisit consciemment un parcours professionnel qui, selon elle, l’aidera à contribuer d’une manière ou d’une autre à la transformation sociale et à sa vision d’un monde meilleur, elle devra le plus souvent faire face au choix de la meilleure façon d’atteindre ses objectifs. Peut-on obtenir de meilleurs résultats en travaillant à l’intérieur du « système » existant ou faire mieux en demeurant à l’extérieur de ce même système ? Chaque choix a ses avantages et ses inconvénients.

Le travail des militants

 

En choisissant de travailler en dehors du « système » en tant que militant ou membre d’une ONG, une personne y trouve plusieurs avantages. Le plus important est sans doute qu’elle n’a pas besoin de rechercher constamment des compromis complexes. Au sein d’une organisation à but non lucratif typique, tout le personnel ainsi que les membres du conseil d’administration partagent effectivement la même vision de la société, et tout débat sur les moyens de progresser vers cette vision est normalement exempt de rancœur. Souvent, le plus grand défi des membres est de s’assurer que les moyens sont cohérents avec les fins.

Il y a une sorte de pureté et de sens de la solidarité dans le processus. La plupart des énoncés de mission des organisations à but non lucratif sont connus pour être irréalisables ; ils sont délibérément idéalistes ; ils brillent comme un phare toujours lointain rappelant à tous les défis à venir, mais la plupart sont enracinés dans le socle de la progression antérieure. L’égalité pour les femmes, par exemple, n’est pas complète, et ne le sera peut-être jamais, mais des progrès énormes et mesurables ont été accomplis, et le phare prometteur brille toujours d’un vif éclat.

Pour le militant, il y a une joie indiscutable à être en tête de la parade en contribuant à articuler le meilleur du potentiel de l’humanité. Cela étant dit, cette option présente aussi des inconvénients majeurs : les militants n’auront très probablement jamais une sécurité d’emploi totale, ils ne bénéficieront pas de régime de retraite à toute épreuve, d’assurances blindées ou de pensions organisationnelles, ni de salaires de haut niveau.

Il existe également un risque de frustration idéologique. Le jeune militant qui entreprend de « changer le monde » est vite placé devant la dure réalité : presque tous les progrès sociaux se font dans un lent processus évolutif. Pour quelques-uns, leur idéalisme se transformera en cynisme, un défaitisme qui découle d’un sentiment de désespoir face à des injustices systémiques bien ancrées.

Mais, pour le militant confirmé, ces limites sont plus que compensées par la liberté intellectuelle et d’action qu’il peut expérimenter. Heureusement, la plupart d’entre eux restent engagés, parfois en suivant une voie bénévole si leurs ambitions professionnelles ne peuvent être satisfaites.

Au sein du système politique

 

Pour les idéalistes qui choisissent de travailler au sein du système politique, il existe une série d’avantages et d’inconvénients apparemment opposés. Une voie gouvernementale offre généralement une bonne sécurité financière et d’emploi.

À bien des égards cependant, il y manque effectivement un ensemble important de défis professionnels. Dans la plupart des cas, on est plus proche de l’exercice du pouvoir. Contrairement au militant de carrière, pour qui les décisions finales sur presque toutes les questions sociales se trouvent ailleurs, hors de sa portée, l’initié est proche ou fait partie des allées du pouvoir, des décisions importantes sont prises quotidiennement, des décisions qui auront une incidence directe sur des milliers de vies.

Une réalité difficile, cependant, est qu’à l’intérieur du « système », en particulier un système gouvernemental démocratique, les décisions doivent être compatibles avec la politique réelle du jour. Les décisions publiques ne sont jamais des décisions personnelles ; elles sont le résultat de la recherche d’un équilibre politique. Elles reflètent un système rigoureux de freins et de contrepoids qui rend anonyme l’apport de la plupart des contributeurs. Elles sont l’expression de l’ensemble ; elles ne peuvent jamais être attribuées aux fonctionnaires qui les ont soigneusement élaborées.

De nombreux militants passent dans des organismes gouvernementaux ou intergouvernementaux et, inversement, de nombreux fonctionnaires sont attirés dans le secteur non lucratif. Il s’agit d’une pratique courante dans les deux sens. Elle peut apporter un changement d’énergie précieux et sain, surtout si l’on est bien conscient des différentes limites auxquelles on devra désormais se plier.

L’annonce faite par Steven Guilbeault n’implique en aucun cas qu’il a changé d’avis, il a simplement changé de travail, un travail dans lequel il doit maintenant accepter de faire partie d’un compromis. Il représente le progrès, pas la perfection.

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