La guerre de Kirill, un retour du religieux dans les conflits mondiaux?

«Dirigée par le patriarche Kirill, l’Église orthodoxe russe endosse un rôle analogue à celui du Parti communiste dans l’ancien régime : celui d’une légitimation idéologique du pouvoir en place», écrit l’auteur. Sur la photo, on voit Kirill (à gauche) ainsi que Vladimir Poutine (au centre, en noir) lors du service de la Pâque orthodoxe.
Oleg Varov Service de presse de l'Église orthodoxe russe via Associated Press «Dirigée par le patriarche Kirill, l’Église orthodoxe russe endosse un rôle analogue à celui du Parti communiste dans l’ancien régime : celui d’une légitimation idéologique du pouvoir en place», écrit l’auteur. Sur la photo, on voit Kirill (à gauche) ainsi que Vladimir Poutine (au centre, en noir) lors du service de la Pâque orthodoxe.

L’invasion de l’Ukraine le 24 février dernier par les forces russes semble annoncer encore une fois le retour à une logique de puissance sur le plan mondial, au détriment du droit international. Or, dans cette nouvelle donne, l’élément religieux n’est pas à négliger dans la justification de la guerre et dans la définition des objectifs de conquête.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 2000, on assiste en effet au retour triomphal de l’orthodoxie comme vecteur d’un conservatisme identitaire. Dirigée par le patriarche Kirill, l’Église orthodoxe russe endosse un rôle analogue à celui du Parti communiste dans l’ancien régime : celui d’une légitimation idéologique du pouvoir en place.

Loin d’être l’instrument passif d’un pouvoir autoritaire, le chef de l’Église orthodoxe russe est un acteur de premier plan dans l’émergence du nouveau récit national russe, à l’instar des idéologues comme Ivan Iline ou encore Alexandre Douguine, promoteur du néo-eurasisme. À un Poutine nostalgique de la grandeur de l’URSS et de la Russie tsariste, Kirill offre une version mythifiée du « Monde russe », justifiant le rôle de Moscou dans l’unification politique des peuples orthodoxes.

Non seulement cette référence théologico-politique donne une aura messianique au pouvoir russe, mais elle ajoute une justification pseudo-historique à son projet de conquête militaire visant à réunifier les peuples slaves et russophones, notamment ceux de Biélorussie et d’Ukraine, autour d’un patriotisme religieux ultraconservateur.

Rivalité idéologique et culturelle

 

Cette ambition hégémonique n’est évidemment pas accueillie favorablement par les autres Églises orthodoxes. Rappelons que l’orthodoxie est plus décentralisée que le catholicisme, s’organisant en Églises dites autocéphales. En Ukraine, la création en 2018 d’une Église orthodoxe indépendante du patriarcat de Moscou a d’ailleurs été perçue comme un nouvel affront de Kiev aux ambitions impériales russes. Outre ses velléités de contrôle, le leadership religieux de Kirill soulève également des objections d’ordre théologique et moral. Soutenant la jeune Église ukrainienne au risque de provoquer un schisme avec Moscou, le patriarche de Constantinople, Bartholomée, représente un autre visage de l’orthodoxie, plus proche de l’Évangile par son refus de la guerre, de l’idéologisation du religieux et du repli traditionaliste contre la modernité.

Soulignons en effet que la guerre contre l’Ukraine soutenue par Kirill s’inscrit sur fond de rivalité idéologique et culturelle avec l’Occident sécularisé et démocratique. Le refus violent de voir l’Ukraine se tourner vers l’Ouest n’est pas uniquement une question géopolitique liée à l’expansion de l’OTAN. Elle concerne également le rejet de la modernité occidentale, de la démocratie libérale et des droits de la personne.

Dans la pensée de Kirill, le péché de l’Occident se résume en deux mots : gay pride. Si la guerre russe est « sainte », c’est parce qu’elle vient « libérer » les orthodoxes ukrainiens de l’emprise de la décadence occidentale, de son matérialisme et de son rejet des valeurs traditionnelles. Vue sous cet angle, la guerre en Ukraine prend alors des proportions épiques : « Nous sommes engagés dans une lutte qui n’a pas une signification physique, mais métaphysique », prêchait le patriarche dans la cathédrale Christ-Sauveur, le 6 mars dernier.

Un choc des civilisations

 

Remarquons que cette rhétorique fait écho à la thèse de Samuel Huntington annonçant en 1996 un nouvel ordre international marqué par un choc des civilisations. On a beaucoup critiqué — avec raison — sa lecture essentialiste divisant le monde en huit grandes civilisations, elles-mêmes définies par des identités religieuses figées.

Au-delà de ce découpage réducteur, il faut néanmoins reconnaître que ce théoricien avait mis le doigt sur une réalité aujourd’hui incontestable : les valeurs et les identités culturelles sont de plus en plus intégrées dans la manière dont les États assoient leur légitimité, définissent leurs intérêts et leurs stratégies, choisissent leurs alliés et leurs ennemis.

Dans ce monde en recomposition, les discours religieux acquièrent une portée nouvelle, dont il faut prendre acte et qu’il faut apprendre à analyser avec toutes les nuances nécessaires. Car si le religieux peut être vecteur de violence et de haine, il n’est pas univoque. De très nombreuses figures religieuses, notamment catholiques et orthodoxes, se sont levées pour dénoncer le discours guerrier du patriarche Kirill et ses archaïsmes théologiques.

À une époque minée par les conflits identitaires, une des clés pour éviter le choc des civilisations et promouvoir une conscience citoyenne ouverte au pluralisme, à la fraternité humaine et à la démocratie pourrait précisément se trouver entre les mains des religions elles-mêmes.

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