Le soutien des gouvernements aux médias demeure nécessaire

«Pour que se crée un nouvel équilibre, les gouvernements devront maintenir leur soutien aux médias d’ici et réguler les géants du Web», affirme l'auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Pour que se crée un nouvel équilibre, les gouvernements devront maintenir leur soutien aux médias d’ici et réguler les géants du Web», affirme l'auteur.

Des signes d’embellie apparus ces derniers mois pourraient laisser espérer une prochaine sortie de crise pour les médias. La route pourtant sera encore longue, car demeurent des obstacles technologiques, financiers et politiques. Pour que se crée un nouvel équilibre, les gouvernements devront maintenir leur soutien aux médias d’ici et réguler les géants du Web.

La crise des médias n’est en rien un phénomène passager. Elle prend forme avec la création de la Toile au tournant des années 1990, sans qu’alors on prenne véritablement la mesure des changements à venir.

À cette époque, l’univers des médias s’inquiétait de la concentration de la presse. Conrad Black possédait la moitié des quotidiens du Canada.

En 2000, Le Soleil, Le Droit et Le Quotidien passent dans le giron de Power Corporation, déjà propriétaire de La Presse et de trois quotidiens régionaux. Québecor achetait au même moment Vidéotron, dans le trousseau duquel se trouvait TVA.

Plusieurs craignaient l’uniformisation des sources d’information et la perte de la diversité des points de vue. Les gouvernements ont refusé d’intervenir.

Depuis le Centre d’études sur les médias (CEM) qu’il avait créé en 1992, Florian Sauvageau nuançait. Il voyait que le Web pouvait contribuer à la diversité des sources d’information en nous donnant accès aux meilleures sources d’information de la planète.

État des lieux

 

Cela était vrai, mais encore fallait-il que les médias d’ici trouvent leur place sur la Toile. Le Devoir a été l’un des premiers, sinon le premier, à se donner un site Internet. Les journaux qui le firent crurent pouvoir accroître leur audience et leurs revenus. Cela ne dura pas.

Début 2000 commence la véritable montée en puissance des réseaux sociaux. La concurrence qu’ils livrent aux médias dits traditionnels sur le marché de la publicité déséquilibre l’écosystème médiatique.

Le CEM a suivi l’évolution de la crise à travers des études sur les habitudes de consommation de l’information et la confiance envers les médias. Son « État des lieux », mis à jour annuellement par le chercheur Daniel Giroux, permet de mesurer les dégâts.

En 2003, les revenus de publicité que percevaient les plateformes numériques « hors médias », c’est-à-dire Google, Facebook et les autres, étaient marginaux.

Leur croissance fut rapide. En 2020, elles percevaient au Québec 1473 millions de dollars de revenus de publicité. Pendant la même période, les revenus des médias québécois chutaient, passant de 1640 millions à 1038 millions.

Quand la publicité est la seule source de revenus, comme pour les journaux gratuits, la radio, la télévision, ou la principale source, comme dans les quotidiens et les magazines, les « fondamentaux » de ces entreprises viennent de changer. S’ensuivirent pertes financières, compressions de dépenses et réductions de personnel.

Il y eut des victimes. Le nombre d’hebdomadaires est passé de 200 à 113, des magazines ont fermé, les quotidiens régionaux ont cessé leurs publications imprimées en semaine.

Le nombre de journalistes au Québec diminua de 10 % entre 2006 et 2016, soit 420 postes de moins, selon Statistique Canada, qui n’a pas encore publié ces données pour 2021. Le phénomène s’est poursuivi, comme le constate Daniel Giroux dans l’état des lieux publié cette année par le CEM. Il y relève pour la période 2016-2021 des diminutions de la masse salariale des médias d’information variant entre 12 % à Radio-Canada à 47 % dans les journaux.

Un bien public

 

Cette crise n’est pas pour autant la fin de l’histoire. Le degré de résilience et la combativité manifestés par les médias d’ici sont remarquables. Une mutation s’est opérée.

On continue de parler de médias traditionnels, mais le qualificatif ne tient plus. Le Devoir, La Presse, les quotidiens régionaux du groupe CN2i sont devenus des médias numériques.

 

Les façons de produire l’information ont évolué. Les modes de consommation de l’information ont changé, et la montée des réseaux sociaux a favorisé la désinformation. Atteindre les jeunes auditoires est un défi. De nouvelles formes de travail commencent à entrer dans le quotidien des journalistes avec les données massives et l’intelligence artificielle.

Cette transformation de l’écosystème médiatique et son évolution vers le numérique sont au cœur des recherches du CEM. Un colloque réunira d’ailleurs chercheurs et praticiens de l’information les 11 et 12 mai prochains.

La crise a fait réaliser à tous la fragilité de cet écosystème et son incidence sur le fonctionnement des institutions démocratiques, au niveau tant local que national.

Les gouvernements québécois et canadien ont réagi en mettant en place des mesures de soutien visant le maintien et la création de postes de journalistes et l’accélération du passage vers le numérique.

Ces mesures ont contenu la saignée et permis quelques succès. Des médias comme Le Devoir ont fait des embauches. Celui-ci a doublé la taille de sa salle de rédaction. La Presse vient de déclarer un bénéfice net de 20 millions de dollars avec lequel elle s’est créé un fonds de réserve pour l’avenir. Bell Média a mis sur pied une vraie salle de rédaction pour sa chaîne Noovo.

Ces nouvelles sont réconfortantes. On peut croire qu’un nouvel équilibre est en train d’émerger. Toutefois, la bataille n’est pas gagnée. L’exode publicitaire vers le numérique se poursuit, ce qui favorise l’accroissement de la puissance des géants du Web.

Les programmes de soutien des gouvernements viennent à terme ces deux prochaines années. Sous une forme ou une autre, ils doivent se poursuivre, tout comme les efforts de régulation des grandes plateformes numériques que vient d’amorcer Ottawa avec le projet de loi C-18.

L’information est un bien public, tout autant que le sont l’éducation, la santé, la culture. C’est un service essentiel à la démocratie. Il doit pouvoir s’appuyer sur des politiques médiatiques fortes.

À voir en vidéo