«Point de vue»: les stéréotypes, une maladie de la pensée

Le stéréotype est toujours réducteur, il simplifie des réalités complexes et généralise à partir de quelques éléments, déplore l’auteur.
Photo: Michaël Monnier archives Le Devoir Le stéréotype est toujours réducteur, il simplifie des réalités complexes et généralise à partir de quelques éléments, déplore l’auteur.

L’auteur est historien, sociologue, écrivain, enseignant à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes d’histoire, de sociologie, d’anthropologie, de science politique et de coopération internationale et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

« Il est plus difficile de briser un stéréotype qu’un atome. » — Albert Einstein

Les stéréotypes me fascinent et me troublent. J’ai déjà écrit sur le sujet, mais je ne crois toujours pas les comprendre. Comment expliquer la fréquence de ce prêt-à-penser, de ces préconceptions erronées et néanmoins indéracinables qui prennent fréquemment pour cibles des groupes de personnes et souvent des populations entières ? De quels besoins secrets découlent-ils ?

La source des stéréotypes

 

Il y entre certes du conformisme, une sorte de paresse intellectuelle. Le stéréotype, en effet, est toujours réducteur, il simplifie des réalités complexes et généralise à partir de quelques éléments. Mais il y a plus que cela : il déforme, il ment. Pourquoi colporte-t-il aussi souvent des représentations peu flatteuses, méchantes même ? Et pourquoi résiste-t-il aux démonstrations empiriques les plus rigoureuses ? Y voir l’effet d’énoncés sans cesse répétés me paraît une explication un peu superficielle. Par contre, les faire dériver du besoin d’instituer une cohérence, un ordre dans un monde désordonné, de se constituer en refuge, ouvre une voie plus féconde.

Mais, encore une fois, pourquoi ce besoin autorise-t-il des conceptions malveillantes ?

On dira : c’est un travail de l’inconscient. Je veux bien, mais en quoi cet énoncé nous avance-t-il ? Apprendre que le stéréotype s’enracine dans des phobies nous met sur une autre bonne piste, sans doute. Mais quelle sorte de phobie conduit à croire que les mathématiciens sont des lunatiques, les Français efféminés et les Noirs paresseux ? Selon une autre explication, le stéréotype a parfois pour fonction de se valoriser, de se réconforter en discréditant l’Autre. Cette thèse me semble bien fondée, encore qu’elle ne concerne qu’un type particulier de stéréotype.

Je vais m’en tenir ici à la présentation d’un exemple tiré de mes travaux sur la population du Saguenay, un exemple d’autant plus intéressant qu’il donne à voir le stéréotype au cœur même du savoir le plus solidement accrédité, celui de la science.

Maladies héréditaires au Saguenay

 

J’abrège une histoire qui a été longue et compliquée. J’ai fondé et dirigé pendant quarante ans le fichier de population BALSAC, une banque de données pluridisciplinaires qui se prête, entre autres emplois, à des études génétiques. Conscient de ce remarquable potentiel, j’ai ouvert moi-même vers la fin des années 1970 ce volet de recherche en prenant pour objet quelques maladies héréditaires très rares dans le monde, mais fréquentes au Saguenay.

Cet étrange phénomène était évidemment connu des médecins saguenayens et des généticiens québécois. La recherche de ses causes avait conduit à une thèse qui faisait l’unanimité. On peut la résumer en six points :

1. L’incidence anormalement élevée des maladies génétiques dans cette région.

2. La fréquence très élevée des mariages consanguins.

 

3. L’appartenance à une famille dont le patronyme était très fréquent, notamment les Tremblay (fréquence couramment estimée : 40 %, 50 % de la population, parfois davantage).

4. La grande homogénéité du bassin génétique régional hérité des 21 fondateurs établis au début du peuplement (vers 1840).

 

5. La sédentarité et l’isolement de la population.

6. Une fécondité exceptionnellement élevée (l’une des plus élevées au monde, sinon la plus élevée).

Tous ces traits étaient familiers. Les spécialistes, les médias les diffusaient largement, personne ne songeait à les remettre en question. En fait, on s’était toujours douté au Québec que cette région n’était pas comme une autre — traduction : éloignée et isolée, en marge du monde moderne (« reculée »), primaire à sa façon (pour ne pas dire tribale), au mieux « pittoresque ». La fréquence des génopathies ne faisait que confirmer ce portrait… jusqu’à ce qu’il soit soumis à la vérification à l’aide du fichier BALSAC. Voici ce qui en est ressorti :

1. Il n’existait pas de corrélation entre la fréquence des mariages consanguins et celle des maladies étudiées (à transmission récessive). En fait, la proportion de ces mariages dans l’histoire du Saguenay était inférieure à la moyenne québécoise.

2. Le patronyme Tremblay était en effet le plus fréquent, mais n’a jamais représenté plus de 8 % de la population.

3. Les fameux « 21 » étaient une légende. Le tiers d’entre eux ne se sont jamais établis dans la région. Par contre, des milliers d’immigrants y sont entrés à partir du milieu du XIXe siècle et ce courant migratoire n’a jamais cessé.

4. La population saguenayenne a toujours été très mobile et la région n’a jamais été isolée en dépit de son éloignement.

5. Le niveau de la fécondité dans l’histoire du Saguenay était du même ordre que celui des autres régions québécoises à la même époque.

6. Rien n’indiquait que les génopathies étaient plus fréquentes au Saguenay qu’ailleurs. Elles s’y présentaient simplement sous une forme singulière : certaines maladies rares y sévissaient, d’autres maladies très fréquentes dans le monde y étaient inconnues.

C’étaient là de bonnes nouvelles pour ce qui est de l’exactitude du savoir, mais elles allaient compliquer singulièrement le travail de prévention des maladies héréditaires. Auparavant, le risque d’occurrence était facile à cerner : mariage consanguin, patronyme commun, etc. Désormais, le risque était diffus, beaucoup plus difficile à identifier. En somme, c’était plus simple auparavant, mais inefficace. Avec des collaborateurs, dont des médecins locaux, nous avons donc créé en 1980 un organisme (CORAMH) pour explorer d’autres voies de prévention — il est toujours très actif aujourd’hui.

Que retirer de cette expérience ? D’abord un rappel de la puissance, de l’omniprésence et de la résistance du stéréotype. Ensuite, une invitation à développer un esprit critique qui s’applique à faire le procès de ce que l’on croit savoir et apprendre du discours ambiant.

Le stéréotype peut être très nocif. J’ai le souvenir d’un généticien réputé qui, parlant à la télévision locale, avait fermement déconseillé aux jeunes Tremblay d’épouser d’autres Tremblay…

À l’époque, le sujet des maladies héréditaires revenait souvent dans les médias. Pendant plusieurs années, à chaque fois que j’y voyais exprimé l’un des stéréotypes que je viens d’évoquer, je contactais la personne qui en était la source pour connaître l’origine de l’information. Réponse la plus fréquente : « Mais tout le monde sait ça... »

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