Frapper un mur

«Soutenir nos travailleurs de la santé, c’est d’abord bien les protéger», écrit l'autrice.
Photo: Francisco Seco Associated Press «Soutenir nos travailleurs de la santé, c’est d’abord bien les protéger», écrit l'autrice.

Conceptrice-rédactrice et citoyenne engagée, l’autrice est présidente du conseil d’établissement d’une école primaire. Elle a aussi enseigné la littérature au collégial et collabore à la revue Lettres québécoises.

La maison brûle. Quelque 8500 travailleurs de la santé étaient sur la touche mercredi, dont environ 5500 parce que positifs à la COVID ou en cours de dépistage. Bientôt, ce sera 10 000. Notre gouvernement se dit de tout cœur avec eux, mais qu’a-t-il fait, concrètement, pour les protéger ?

Sa solution pour éviter l’affaissement du système de santé : leur permettre de venir travailler en étant positifs et asymptomatiques, en les dotant, on l’espère, de masques N95, plus performants que les masques chirurgicaux, voiles de papier qui « flacottent », tous côtés béants, devant le variant hautement transmissible.

Les patients qui côtoient ces soignants positifs seront-ils avisés ? Porteront-ils eux aussi un N95 ? Et les soignants touchés, qui ont besoin de repos pour récupérer, dans quel état seront-ils dans quelques mois ? La variable COVID longue durée n’est pas à négliger…

On comprend que le ministre Dubé en est rendu là pour éviter des ruptures de services. Encore plus qu’ailleurs, le milieu de la santé québécois est décimé par Omicron ; c’est aussi le cas d’autres services essentiels comme la police, nous apprenait Patrick Lagacé dans La Presse. Cette solution est donc loin d’être idéale, mais aux dires des acteurs sur le terrain, c’est un mal nécessaire. À situation exceptionnelle, solution exceptionnelle. Ce qui est scandaleux, c’est qu’on n’ait pas tout mis en place pour empêcher le personnel de la santé de s’infecter, et ce, depuis le début de la crise sanitaire.

En 2020, même après que la pénurie mondiale de N95 a été passée, le gouvernement a continué de réserver les appareils de protection respiratoire aux interventions médicales générant des aérosols (IMGA). 30 000 travailleurs de la santé, dont plusieurs de ceux qui avaient demandé des masques plus performants, ont été contaminés lors de la deuxième vague.

En juin dernier, le Québec comptait presque deux fois plus de soignants infectés que sa voisine ontarienne. Il aura fallu que le Tribunal administratif du travail tranche, en février 2021, pour que le gouvernement équipe les travailleurs en zone chaude des N95 qu’ils réclamaient depuis trop longtemps. Puis… plus rien. Jusqu’à ce qu’on parle, timidement, d’en élargir l’usage il y a une semaine, alors que tout brûlait déjà.

Le coût élevé de l’inaction

Ce choix de faire rentrer des soignants malades au travail (et l’ampleur de la catastrophe actuelle) est la conséquence d’un autre choix, que le gouvernement a fait en novembre et qui est à l’image de sa gestion de la pandémie depuis le début : celui de croire et de faire croire, une fois de plus, que « tout va bien aller ».

Pendant qu’on permettait aux bars et aux restaurants de fonctionner à capacité maximale et qu’on enlevait le masque en classe au secondaire, des experts mettaient le gouvernement en garde et insistaient sur le caractère pressant de la troisième dose. Pendant que le premier ministre continuait à claironner fièrement qu’on avait dorénavant un « ministre des Nordiques », Omicron était identifié comme variant préoccupant par l’OMS.

Pendant que Legault nous vendait des partys de Noël à 25 puis à 20, le variant avait déjà frayé son chemin dans plusieurs pays et sa montée fulgurante s’amorçait ici aussi. Pendant que le Royaume-Uni atteignait les 50 000 cas par jour, Horacio Arruda nous rassurait sur notre capacité hospitalière.

Pendant que les provinces voisines distribuaient les tests rapides comme des bonbons, Québec les distribuait au compte-gouttes et mentait sur leur capacité à détecter les asymptomatiques, tout en rejetant la faute sur le fédéral quand le Québec avait plus tôt laissé choir des millions de tests dans des entrepôts.

Le gouvernement a géré en appliquant sa recette habituelle : en espérant que la vague passe à côté de nous plutôt qu’en mettant tout en place pour la prévenir. Sauf que cette fois-ci, c’est le tsunami que bien des experts craignent depuis le début qui se matérialise. Et il a des répercussions sur tout le monde, des soignants qui ont déjà la langue à terre jusqu’aux parents qui devront faire l’école à distance ; des résidents des CHSLD qui se voient coupés des visites des proches aidants, en tout ou en partie, jusqu’aux malades qui verront leur opération retardée à cause du délestage.

Pour bien répondre à une pandémie, il faut « espérer le meilleur tout en se préparant pour le pire ». Quand le gouvernement prendra-t-il ses responsabilités ? Cela consiste aussi à mieux éduquer la population, qui se croit faussement protégée. Il y a un temps et un lieu pour les masques en tissu, écrivait mercredi l’expert en maladies infectieuses Donald Vinh sur Twitter : « jamais et dans la poubelle ». Même cela, le gouvernement échoue à le communiquer.

Plusieurs réclament la démission d’Horacio Arruda ; les énormités qu’il colporte depuis le début de la crise ne sont pas dignes d’un directeur de santé publique. Sa non-reconnaissance des aérosols comme mode de transmission principal de la COVID, une réalité encore plus criante avec un variant à la grande contagiosité comme Omicron, crée un effet boule de neige néfaste et létal. Encore la semaine dernière, il affirmait qu’un masque N95 mal ajusté protégeait moins bien qu’un masque chirurgical ! Les conséquences de son incompétence sont graves et multiples.

Soutenir nos travailleurs de la santé, c’est d’abord bien les protéger. Le gouvernement a failli à sa tâche, mais il peut encore rectifier le tir. Le ministre Dubé avait la tête entre les jambes lors du point de presse du 28 décembre, et on le comprend : il est en effet difficile de surmonter le mur qu’on a frappé quand c’est en partie nous-mêmes qui l’avons construit.

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