La souffrance, la foi et la vie

Si Noël a un sens, c’est celui de la fraternité humaine renouvelée tous les mois de décembre, écrit l’auteur.
Photo: Andrej Ivanov Archives La Presse canadienne Si Noël a un sens, c’est celui de la fraternité humaine renouvelée tous les mois de décembre, écrit l’auteur.

La pandémie nous a réappris la souffrance. Nous avions oublié qu’au commencement était la souffrance, que de l’enfantement au trépas, la vie est jalonnée de deuils, d’échecs, d’amitiés brisées, de promesses perdues. Nous avions confondu bonheur et bien-être matériel, et le coronavirus nous a rappelé que toutes les richesses et tous les honneurs ne valent rien contre l’infinitésimal ennemi. Nous mesurons aujourd’hui la dimension du drame qui nous afflige et qui nous renvoie à nos limites et à nos faiblesses. Nous mesurons surtout notre solitude : face à la mort, c’est-à-dire face à l’éternité — qu’on y croie ou qu’on n’y croie pas —, l’être humain est seul parce qu’il est conscient qu’il va mourir un jour. De là son insaisissable angoisse : l’heure venue, nous nous séparerons de la vie qui est en nous, de ce frémissement de l’âme qui nous met en correspondance avec le monde des vivants. C’est la souffrance originelle et l’ultime souffrance.

La souffrance sans la foi n’est que désespérance

L’âme sans la foi éprouve la solitude des abîmes, celle dont on ne revient jamais. Et comment vivre sans son âme, sève du corps et ressort de l’esprit ?

Que l’on ne se méprenne pas : on peut vivre sans la religion à condition d’avoir la foi. Celle-ci n’est pas que religieuse : par ces temps de pandémie, il y a plus de foi et d’amour dans les soins prodigués à un enfant malade que dans toute activité humaine. Il n’est pas nécessaire que la foi soit religieuse pour répondre à la quête de l’homme : il y a des athées qui trouvent leur salut dans la raison, la science ou l’art ; il y a des agnostiques dont la rectitude de vie et l’intégrité morale les élèvent au rang de saint François d’Assise. L’important est que la foi comme les douleurs de l’enfantement débouche sur la vie. Que la foi se fige dans le dogme, elle se sclérose et devient fanatisme. Que la foi en l’homme puise dans la vie, elle devient création et fécondité, et elle produit Michel-Ange, Montaigne et Mozart. Que l’on soit croyant ou incroyant, l’art, la science et la culture demeurent ce que l’homme a fait de meilleur et qui le perpétue dans le temps : l’humanisme appartient à tous les hommes, il réconcilie les impossibles parce qu’en lui souffle l’esprit.

La conquête de la liberté

Comme la liberté, l’humanisme naît dans la souffrance, vit de tensions et se perd en complaisances. Conscient que l’histoire est tragique, l’homme ne se fait pas d’illusions : progrès, sciences, découvertes… ne sont pas le fruit du hasard, mais celui de la volonté. Et la plus belle conquête de l’Occident depuis Athènes, la liberté, a été enfantée par les guerres et les révolutions. Notre humanisme est tragique parce qu’il est fragile et que nous en sommes conscients : nous avons la terrible impression que nous construisons sur le sable face à l’immobile et insaisissable éternité. C’est pourquoi nous croyons que l’humanisme, si tragique qu’il soit, puise dans la volonté les ressources nécessaires pour que la liberté triomphe de la bête. Et les trésors de générosité enfouis dans nos entrailles nous sortiront bientôt de ce terrible cafard que nous a infligé la pandémie. Si Noël a un sens, c’est celui de la fraternité humaine renouvelée tous les mois de décembre : quelle autre civilisation, en effet, a gravé, sur les frontons de ses édifices, des inscriptions telles que « Frappez et l’on vous ouvrira », « Aimez-vous les uns les autres », « Ce que vous ferez au plus petit d’entre vous, c’est à moi que vous le ferez » ? Confrontés à l’échec, à la maladie et à la mort, nous livrons un combat que nous n’avons pas le droit de perdre : la vie en est l’enjeu, telle est la finalité de la foi, qu’elle soit d’inspiration humaine ou divine.

La pandémie nous a réappris la souffrance, mais les milliers d’hommes et de femmes qui soignent nos malades nous ont réappris l’espérance. Ils seront le Noël des affligés, ils seront le nôtre aussi.

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